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Dictateur militaire dans les années 1980, Muhammadu Buhari est sorti vainqueur d’une élection présidentielle exemplaire au Nigeria

Les adversaires auraient dû se méfier. En se préparant à l’élection présidentielle de 2015, le général (à la retraite) Muhammadu Buhari ne s’était pas contenté de changer de lunettes. Dans sa troisième tentative pour prendre le pouvoir par les urnes, l’ex-dictateur (1983-1985) a aussi changé de style. Et peut-être, aussi, d’idées. Mais pour en avoir le cœur net, il faudra attendre qu’il exerce le pouvoir, après la passation de pouvoir, le 29 mai, de Goodluck Jonathan, président sortant vaincu dans les urnes, une espèce jusqu’ici inconnue au Nigeria.

Dans la longue série des dictateurs militaires que le pays a endurée jusqu’aux années 1990, Muhammadu Buhari ne fait pourtant pas partie de ceux qui ont laissé un souvenir attendri. Sous son règne bref, moins de deux ans, son ambition était de transformer le Nigeria en camp disciplinaire. Son mot favori était d’ailleurs «discipline», pour justifier notamment les châtiments corporels («chicotage» à coups de fouet, obligation de faire des pompes…) imposés par les soldats au moindre soupçon de manquement à un ordre que nul n’avait pris soin de définir avec précision. Mais sous Muhammadu Buhari, le Nigeria a aussi fait la preuve de son indépendance sourcilleuse – une vertu adorée dans le pays –, rompant avec le Fonds monétaire international (FMI), dont les fonctionnaires étaient en train d’imposer à une grande partie de l’Afrique des recettes d’ajustement structurel qui allaient détruire l’équilibre social de nombreux pays. Avant d’appliquer, ceci étant, des mesures d’austérité comparables.

Muhammadu Buhari fut vite renversé par un de ses pairs, lui aussi général, Ibrahim Babangida. Et puis, qui se souvient de ses errements d’alors? La moitié des 174 millions d’habitants du pays ont moins de 19 ans, des envies de conquérir le monde et, pour commencer, de trouver un emploi.

Trente ans plus tard, est-ce le même homme qui prend cette fois le pouvoir par les urnes? Muhammadu Buhari a dit à plusieurs reprises qu’il avait «changé», qu’il s’était «converti à la démocratie». Et, même, qu’il avait abandonné son envie pressante d’étendre à l’ensemble des 36 Etats (plus la capitale fédérale) du Nigeria la charia déjà appliquée aux 12 Etats du Nord depuis le début des années 2000. On le jugera sur pièce. Le Nigeria, c’est aussi la démonstration que cette élection haletante, la plus belle depuis la fin des dictatures, peut sanctionner un responsable. Au pays du clientélisme roi, c’est un coup de tonnerre.

Pour en arriver là, il a fallu que la campagne électorale fasse son œuvre sur le général à la retraite. La vieille baderne, tout à coup, ne semblait plus si vieille (72 ans). Surtout, elle promettait de changer la vie du Nigeria, devenu première économie d’Afrique en 2014, en mettant fin au gâchis des ressources naturelles. C’est peut-être de cela que rêve, à nouveau, le Nigeria: mettre fin à la gabegie. Alors, pourquoi pas avec un Père Fouettard, adouci peut-être par l’âge?

En février, devant une salle pleine à craquer du centre de réflexion Chatham House, à Londres, le candidat avait dénoncé le fait que le Nigeria était désormais coupé en deux, avec «une économie réservée à une petite élite ayant tout, isolée sur son île de prospérité, et une autre pour le plus grand nombre, dénué de tout dans un vaste océan de misère». Il avait aussi promis de mettre fin aux «fuites» dans le secteur des hydrocarbures, concernant la production pétrolière, dont 10% environ des quelque 2 millions de barils produits chaque jour sont détournés. Pendant la campagne, un dessin animé montrait Muhammadu Buhari et son colistier transformés en super-héros. Sur la musique de James Bond, ils faisaient disparaître à coups de balai (l’emblème de la coalition de l’opposition formée en 2013) tous les maux du Nigeria, à commencer par la corruption.

Mais le Nigeria n’est pas un dessin animé. Pour remporter l’élection, il a aussi fallu une machine à gagner. En 2013, trois partis d’opposition au Parti démocratique du peuple (PDP, au pouvoir depuis le retour à la démocratie) avaient fait alliance. Des poids lourds du PDP avaient fait défection pour rejoindre le Congrès de tous les progressistes (APC), qui devenait soudain un adversaire redoutable. On attendait que leurs divers responsables s’écharpent au moment du choix du candidat pour la présidentielle. Mais des primaires organisées avec soin et clarté avaient imposé Muhammadu Buhari. En sous-main, de grands noms du milieu des affaires au Nigeria avaient aidé à financer ces vieux routiers de la politique sans le sou. L’APC allait affronter un PDP aux caisses pourtant remplies aux sources même de l’Etat, et finalement l’emporter.

Ainsi, Muhammadu Buhari est devenu président. Une autre vie, sans nul doute, pour cet homme né en 1942 dans ce qui est aujourd’hui l’Etat de Katsina, dans le nord du pays, dans une petite ville, Daura, proche de la frontière avec le Niger. Quittant une famille de 23 enfants, Muhammadu Buhari s’est forgé au sein d’une autre «famille»: l’armée nigériane. Une carrière impeccable, commencée au célèbre Barewa College de Zaria (voisine de Kaduna), d’où est sortie une grande partie de l’élite du pays (cinq dirigeants, six si on le compte désormais à deux reprises), puis à la grande académie militaire de Kaduna.

Cette ville, qui était la capitale du Nigeria du Nord pendant la colonisation, allait devenir le centre du pouvoir de l’Etat indépendant pendant des décennies. Les généraux, les grands barons de l’économie ou de la politique se sont cooptés au sein de cette «mafia de Kaduna» qui a gardé le pouvoir près de trente ans en dépit de ses divisions et rivalités. Aujourd’hui, c’est un peu leur revanche, la résurgence d’un Nigeria qu’on pensait disparu.

En 1975, lorsque le très populaire général Murtala Muhammed réussit un coup d’Etat, il nomme Buhari à la tête de la province du Nord. C’est la promesse d’une influence qui ne se démentira pas. L’année suivante, Murtala Muhammed est assassiné, et un autre général, Olusegun Obasanjo, lui succède.

Muhammadu Buhari va se voir confier par ce dernier la gestion des hydrocarbures. Le Nigeria vient de rejoindre l’OPEP et se rêve en puissance pétrolière. La NNPC, une société nationale aux multiples fonctions, est créée. Elle sera bientôt un monstre irréformable, un puits sans fond, au cœur de toutes les corruptions. Mais à ce stade, l’avenir nigérian semble aussi pétrolier que prometteur. La NNPC crée des oléoducs, fait monter du brut depuis le delta du Niger, région de production, jusqu’à Kaduna, où une raffinerie est construite.

La «mafia de Kaduna» a soigné sa «capitale bis». Le week-end, impossible de trouver un responsable du pouvoir à Lagos ou à Abuja. «Ils sont à Kaduna», s’entend-on immanquablement répéter jusqu’aux années 2000. A Kaduna, dans l’une de leurs grandes maisons aux allures de palais. Muhammadu Buhari, bien entendu, a la sienne. Son voisin, Shehu Yar’Adua, était le frère d’armes et de coups d’Etat d’Olusegun Obasanjo (chef de la junte de 1976 à 1979, puis président élu de 1999 à 2007). Et le frère du défunt président Umaru Yar’Adua. Il a été assassiné en prison par une autre personnalité, féroce, de ce groupe: Sani Abacha. A la grande époque, tout ce monde rival et complice menait grand train à Kaduna, loin du regard des simples mortels, n’apparaissant que pour des cérémonies ou au club de polo de la ville, qui s’enorgueillit d’être le «premier du Nigeria».

Dans le club des officiers d’élite, chacun ou presque connaîtra son heure au pouvoir. En 1983, vint le tour de Muhammadu Buhari. La «discipline» et la chicotte ne suffisent pas à réformer l’économie. Moins de deux ans après, il est renversé par le général Ibrahim Babangida. On l’accuse d’avoir détourné de l’argent: rien ne sera jamais prouvé. Le général Buhari, au contraire, semble être l’un des seuls dirigeants à ne s’être attribué aucun bloc pétrolier. Peut-être est-ce, au fond, ce qui fonde la confiance que les Nigérians ont placée en lui.

Les Nigérians veulent mettre fin à la gabegie. Alors, pourquoi pas avec un Père Fouettard, adouci peut-être par l’âge?