C'est une vieille histoire qui recommence: Saddam Hussein prend des coups et marque des points. Mercredi, comme ils le font désormais presque chaque jour, les appareils américains (et britanniques peut-être) ont attaqué deux positions de missiles et de défense antiaérienne dans la région de Bassorah, dans le sud de l'Irak. Le Central Command a expliqué une fois de plus que ses avions répondaient à des tirs irakiens à l'intérieur d'une des deux «no fly zones» (zones d'exclusion) établies en 1991, après la guerre du Golfe, pour protéger les populations kurdes et chiites soulevées contre le régime de Bagdad.

Mais depuis le 8 novembre, Washington donne une nouvelle justification à ses frappes: l'Irak, en tirant, viole la résolution 1441 adoptée ce jour-là à l'unanimité par le Conseil de sécurité de l'ONU pour imposer la destruction des armes non conventionnelles du régime bassiste. Le problème du gouvernement américain, c'est qu'il est le seul à défendre jusqu'au bout ce point de vue.

Querelle théorique? Sans doute, puisque les mêmes tirs et les mêmes répliques se poursuivent depuis plus de dix ans. Le désaccord sur l'interprétation de la résolution 1441 met pourtant en lumière la méfiance d'une partie de l'administration républicaine à l'égard du compromis du 8 novembre, et à l'égard de Kofi Annan lui-même.

Le secrétaire général des Nations Unies, dont on disait au début de son premier mandat qu'il était l'élu des Américains, montre en fait une indépendance impressionnante à l'égard de son supposé protecteur. De passage à Pristina (Kosovo) mardi, il a affiché sa divergence avec les Etats-Unis. Un porte-parole américain venait d'affirmer que les tirs irakiens constituaient une «violation patente» de la résolution 1441; donc qu'elle pourrait entraîner de «graves conséquences» (comme dit la résolution), autrement dit la guerre. Kofi Annan a répliqué en disant que le Conseil de sécurité ne partageait pas le point de vue américain. La Russie l'a aussitôt approuvé. Et Tony Blair, le plus proche allié de Washington, s'il estime lui aussi que les tirs irakiens violent la résolution du 8 novembre, ne pense pas que la guerre soit une réponse. Donald Rumsfeld, qui rentrait mercredi du Chili avant de s'envoler pour Prague, a répété que les Irakiens bafouaient la résolution, quelles que soient les interprétations de l'ONU et de son secrétaire général.

Le texte de la 1441 met en garde Bagdad contre tout «acte hostile», et il promet des «actions pour la faire respecter». Mais treize au moins des membres du Conseil de sécurité considèrent que la mise en garde vise des «actes hostiles» à l'égard de la mission des inspecteurs qui va commencer son travail en Irak. Et non pas des incidents qui durent depuis plus de dix ans.

L'établissement des «no fly zones» avait été décidé en 1991 par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France pour faire respecter la résolution exigeant de Saddam Hussein qu'il mette un terme à la répression contre les Kurdes et les chiites soulevés. Mais aucun texte de l'ONU n'a sanctionné cette mesure militaire. Aucun non plus ne l'a condamné. Bagdad, de son côté, n'a jamais admis les deux zones d'interdiction, au nord et au sud, considérant qu'il s'agissait d'une violation de la souveraineté de l'Irak. Donc, il fait donner sa DCA et ses missiles.

Cette querelle – qui fait pourtant du bruit – peut sembler secondaire compte tenu de ce qui va se passer quand les inspecteurs seront à l'œuvre. Mais elle met en lumière la frustration, aux Etats-Unis, des forces qui veulent, depuis l'automne de l'an passé et même avant, se débarrasser du régime de Saddam Hussein. Leur politique est devenue celle du Congrès lui-même, mais les partisans du «regime change» à Bagdad voient bien que tout est plus compliqué depuis que George Bush, sous l'insistance de Colin Powell, a accepté de chercher un compromis au Conseil de sécurité. Les conservateurs considèrent que l'Amérique est tombée dans un «piège». Mais des secteurs plus libéraux, comme ceux qui se reconnaissent dans The New Republic, estiment eux aussi que George Bush a trop cédé. Cet hebdomadaire, dans un numéro récent, a cloué au pilori Kofi Annan, l'accusant de s'être fait à plusieurs reprises le complice de Saddam Hussein, pour permettre au dictateur irakien d'échapper à la punition promise. Mais le secrétaire général de l'ONU, sous l'assaut, ne bronche pas: le droit est le droit, semble-t-il dire, la force est la force…