portraits de russie

Le sage du Baïkal

Sergueï a renoncé à une carrière prospère pour s’installer sur une île du lac Baïkal avec sa femme. Il est l’ange gardien d’une petite église et des voyageurs de passage

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Sergueï a renoncéà une carrière prospère pour s’installer surune île du lac Baïkal avec sa femme

Il est l’ange gardien d’une petite égliseet des voyageursde passage

Le sage du Baïkal

L’industrie forestière finlandaise, qui représente 5% du produit intérieur brut du pays, vend de moins en moins son produit phare: le papier galcvgp

Pour survivre, elle a décidé de miser sur des produits révolutionnaires, comme des chewing-gums ou des biocarburants

Il tire les cordes avec énergie et le carillon tenu par trois poteaux en bois se met à vibrer. Les sons s’échappent du haut de la colline et s’en vont s’évanouir sur l’immensité du plan d’eau. Le grand homme à la barbe noire et au visage tanné par le soleil esquisse un sourire. Un sourire de sérénité.

Au milieu de la Sibérie, sur une île du lac Baïkal – à plus de 6 heures d’avion de Moscou –, vit un «sage». L’«oncle» Sergueï, «le sonneur de cloches», le «barbu», le «pope», comme ils l’appellent dans le village de pêcheurs. Le philosophe n’a pas 80 ans, tel un patriarche mûri par les expériences de vie, mais 39. Seule sa grosse barbe fournie peut tromper le visiteur.

Sergueï Eremeïev ne goûte guère ces qualificatifs élogieux. D’ailleurs, il s’inquiète. «Tu ne vas pas écrire un article sur moi, s’il te plaît?» demande-t-il, de sa voix grave et douce. On lui promet qu’à travers son histoire, ce sera l’«âme russe» dont on fera le portait. Rassuré, il reprend son travail à coups de pioche.

Sergueï s’active au fond d’un immense trou qu’il creuse pour installer deux citernes d’eau potable. Il a entamé ce printemps la construction d’une maison pour sa femme et ses trois enfants, à quelques mètres d’une petite église sur la colline désertique. Il travaille aussi longtemps que la lumière le lui permet, soit jusqu’à 23 heures en ce mois de juin sibérien. Sans relâche. Et sans signe de découragement face à l’ampleur de la tâche.

«Le découragement, c’est un péché. Si tu le sens venir, empresse-toi de le chasser, de le balayer violemment de ta maison», dit-il calmement.

Persévérant, ce fils de gradé soviétique, né à Dresde en Allemagne, l’était déjà adolescent, quand il fut recalé de l’Université de Moscou car il ne maîtrisait pas l’anglais. «Ils m’ont dit que je n’étais pas doué pour les langues. J’ai donc tout fait pour apprendre, j’interpellais les touristes dans la rue, dans le métro», explique-t-il dans un français impeccable. Il devient président de la société anglaise des étudiants. «Nous sommes comme ça, les Russes: quand on nous dit que c’est impossible, nous relevons le défi. On nous disait que l’espace était inaccessible, nous avons envoyé Gagarine.»

Avec son diplôme en management international, il enchaîne plusieurs jobs dans le tourisme puis dans un cabinet international de recrutement de cadres. Travaillant pour Coca-Cola, British Petroleum et autres multinationales. C’était sa jeunesse «casino, cigares et costume-cravate hors de prix», reconnaît-il.

Entre deux coups de pelle, le grand homme maigre à la chemise brunie par la terre poursuit: «C’était un travail intéressant et bien payé. Mais il me manquait «quelque chose» pour nourrir mon âme. Je voulais trouver une vocation, pas juste un boulot.»

Il rencontre alors les moines d’un monastère orthodoxe lors d’un voyage à Chypre. Il découvre «des anges, des hommes purs, qui ont réussi à se détacher des biens de ce monde». Inspiré, le jeune Sergueï, fils unique d’un couple peu pratiquant, s’ouvre à Dieu.

A 24 ans, il plaque tout et se rend en France pour étudier la philosophie à la Sorbonne. Travaillant de nuit comme gardien, il apprend le français, ainsi que sa culture, sur les bancs de l’université et approfondit la théologie orthodoxe à l’Institut Saint-Serge. Il s’éprend d’Anastasia, cette jeune Russe qui deviendra sa femme, et qui le suivra partout, comme «une femme de Décembriste [révolutionnaires de 1825]», précise-t-il avec beaucoup de respect.

Se succèdent plusieurs années de pérégrinations à Chypre, auprès des moines, et à Bethléem notamment. Quand le jeune couple rentre à Moscou, cette soif de vie, cette quête de sens les poursuit toujours. Le père Vladimir leur parle alors d’une île sublime du lac Baïkal, qui ressemble au Mont-Athos: Olkhon. «Il m’a dit que l’on construisait une église. Alors j’ai réagi en Russe, j’y suis allé», s’exclame-t-il. «C’est ça, l’âme russe! La possibilité de voir le monde spontanément. Ce n’est pas l’adage «je pense, donc je suis», mais «j’aime, j’adore, j’y plonge… donc je suis». Ce n’est pas une nationalité ou une question de passeport. C’est un état d’esprit. Vous êtes Russe si vous êtes prêt à mourir demain.»

L’emménagement au cœur de la Sibérie est un nouveau défi pour le couple. Anastasia, qui vient du sud de la Russie et qui travaillait dans les plus grands palaces, souffre de la dureté des hivers. «A Olkhon, l’électricité venait d’être installée. Les toilettes n’étaient qu’un trou dehors, il n’y avait pas de douche, juste des banias [saunas publics]», admet Sergueï. La Russe, grande blonde au teint pâle, a fini par apprivoiser l’île et remercie son mari, huit ans et trois enfants plus tard. «J’ai le sentiment que nous sommes là où nous devons être», souligne-t-elle.

Dans une petite isba en rondins de bois, construite sur le terrain de l’église, la famille vit au rythme sibérien. «Lectures», «réflexions» et moments de bonheur en hiver, travail acharné les mois les plus doux. Ils construisent ainsi leur propre maison, mieux isolée (pour supporter les moins 30°) et plus grande. La commune leur loue le terrain 700 roubles par année, soit moins de 20 francs, et le leur cédera dans trois ans.

Peu de ressources sont nécessaires pour vivre sur l’île, explique Sergueï. Les habitants s’entraident et «nous avons reçu des subventions de Poutine, suite à la naissance de nos 2e et 3e enfants, pour construire notre maison», se réjouit-il. Une manne salutaire de 430 000 roubles, soit 11 200 francs, réservés au projet familial.

L’érudit polyglotte fait aussi quelques visites touristiques de l’île, par semaine ou par mois, qui lui permettent de nourrir sa famille. On apprend ainsi au détour de la conversation qu’il a guidé plusieurs «célébrités» comme l’explorateur et homme d’affaires Frederik Paulsen, consul honoraire de Russie à Lausanne, ou encore le fils de Mouammar Kadhafi, Saïf al-Islam.

Mais le cœur de Sergueï est ailleurs. Dans une foule de projets qu’il a rêvés et mis à exécution. Comme cette splendide place de jeux qui domine l’immensité du lac Baïkal, et dont la qualité contraste avec la précarité de sa propre demeure. Cette place, il l’a construite de ses mains, avec l’aide de nombreux habitants et voyageurs.

Car Sergueï est une légende parmi les baroudeurs. Inscrit sur le site Couchsurfing, il accueille chaleureusement (et gratuitement) tous les gens de passage, peu importe leur nombre, dans une maison qu’il a construite et baptisée Philoxenia – «amour de l’étranger» en grec. «C’est comme la Philoxenia d’Abraham, dans la Genèse. Quand il offre l’hospitalité à trois anges pèlerins», précise-t-il.

La cabane en bois au plafond bas se compose d’une grande pièce entourée de lits à étage. Et une table centrale pour des moments de convivialité entre voyageurs. «Je comprends l’esprit des gens qui se cherchent.» Il a lui-même voyagé en stop de Paris jusqu’en Grèce, et reçu de «précieux soutiens» sur son chemin. «Je veux offrir la même chose au­jourd’hui.» Philoxenia ne désemplit pas de mars à décembre. N’a-t-il jamais vécu de mauvaises expériences? «Si j’en ai eu, je les ai oubliées», répond-il avec bienveillance.

Les backpackers se montrent plutôt reconnaissants. Trois étudiants ont rejoint le chantier aujourd’hui pour donner un coup de main à Sergueï, épaulé par deux ouvriers du Caucase. Sous un soleil de plomb, les travailleurs posent les fondations sur la terre sablonneuse. La maison sera exposée au Sarma, le terrible vent sibérien, loin de la protection de la forêt. Mais il n’était pas question pour Sergueï de s’établir loin du petit édifice aux murs blancs et aux dômes bleus. Sa véritable vocation. «J’ai voulu m’installer vers cette église et m’en occuper. C’était ma passion. Son mystère m’a attiré», dit-il, les yeux brillants.

Avant son arrivée, le lieu saint construit par une veuve d’Irkoutsk était presque constamment fermé. Sergueï l’ouvre désormais tous les matins. Il a demandé à Igor, un ami peintre, de repeindre l’intérieur de grandes fresques de saints aux auréoles dorées sur un fond bleu. Il a enrichi l’édifice de plusieurs icônes rapportées du Mont-Athos, et fait venir des cloches qu’il a installées dans le jardin de l’église. «Les circonstances m’ont amené à réaliser ces projets. La communauté de croyants et les voyageurs m’ont beaucoup aidé», souligne-t-il.

L’église ne fait que quelques mètres et les fidèles sont peu nombreux sur cette île qui compte un tiers de Bouriates, un peuple d’origine turco-mongole pratiquant le chamanisme. Mais Sergueï et sa femme l’habitent de toute leur âme et leur voix mélodieuse accompagne les offices du prêtre qui a emménagé récemment à côté de leur maison.

Sergueï, lui, n’a pas voulu occuper cette responsabilité. «Je n’ai pas senti la vocation. Il faut avoir un don, et je ne l’ai pas reçu. Ce que Dieu m’a permis de voir sur moi-même, mes imperfections, m’ont abstenu de m’engager sur cette voie», note-t-il. Il partage néanmoins sa foi avec bonheur. Il prie les morts, ou les nouveau-nés, quand le prêtre est absent, et prie aussi avec les chamans, quand ils le lui demandent. «Ce sont des individus comme les autres. Je ne prie pas avec des «chamans», mais avec des personnes», précise-t-il.

L’homme de foi a d’autres projets, sur une toute petite île déserte à côté d’Olkhon. «Nous aimerions devenir moines avec Anastasia, lorsque nous serons vieux. Finir notre vie sur Zamogoï.» Le barbu s’est abstenu de prendre cette voie plus jeune, car il n’était «pas encore assez mûr». «Mais maintenant, j’y pense de plus en plus.»

Anastasia, qui berce son nouveau-né Lazare dans le jardin de l’église, nous glisse en aparté: «Si Dieu le veut, notre projet se réalisera. Sinon, c’est qu’il n’était pas fait pour nous.» On se demande alors qui des deux époux, sur cette île du Baïkal au milieu de la Sibérie, doit être considéré comme le plus «sage». Le mari inspiré, voire exalté. Ou la douce maman de 35 ans, qui gère avec une infinie patience les passions de son épou x.

A 24 ans, il plaque tout et part à la Sorbonne étudier la philosophie

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