Sans menottes ni gardiens, casquette sur la tête et parfois tatoués jusqu’aux joues, les dirigeants des gangs qui ensanglantent le Salvador se sont retrouvés dans le vaste parloir familial de la prison de Mariona. «Diablito», «Snayper», «Duke» et les autres, qui se seraient probablement entre-tués il y a quelques mois, se sont succédé au micro pour accueillir José Miguel Insulza, secrétaire général de l’Organisation des Etats américains. «Nous tenons à vous souhaiter la bienvenue», a protocolairement insisté le porte-parole de la Mara Salvatrucha 13, avant qu’un membre du gang adverse, le Barrio 18, réitère sa volonté d’œuvrer «à la paix sociale du Salvador».

La visite d’Insulza, il y a deux semaines, venait marquer le succès d’un surprenant cessez-le-feu. Le 9 mars dernier, les caïds incarcérés des maras, ces bandes apparues il y a vingt ans en Amérique centrale, ont proclamé une trêve indéfinie entre leurs hommes et avec les civils.

L’annonce a d’abord suscité l’incrédulité. Créés à l’origine par des délinquants déportés des Etats-Unis, notamment de Los Angeles, ces groupes ont fait du «Triangle du Nord» – Salvador, Guatemala et Honduras – la région la plus meurtrière au monde. Au Salvador, où ils compteraient au moins 60 000 membres (presque 1% de la population), dont un sixième sont entassés derrière les barreaux, les gangs rackettent et assassinent au couteau, à la balle ou au barbelé.

Les caïds ont tenu parole

Mais les caïds ont tenu parole. «La trêve a donné des résultats», a assuré le président social-démocrate Mauricio Funes, le lendemain de la visite d’Insulza. Selon la police, le nombre d’assassinats entre mars et juin a été divisé par deux par rapport à la même période de 2011, et même les «disparitions», qui camouflent souvent une exécution et un enterrement à la va-vite, sont en baisse.

Le chef d’Etat a tout intérêt à défendre la trêve. Même si elle est officiellement due à la médiation spontanée d’un évêque militaire et d’un ex-guérillero, il l’a facilitée en regroupant les caïds emprisonnés, jusque-là mis à l’isolement. La droite l’a violemment critiqué pour cette «négociation avec des délinquants», et il a fallu les premiers résultats pour que le pouvoir reconnaisse l’armistice comme «une pièce de sa stratégie».

Après dix ans de politiques de «main de fer» plus populaires qu’efficaces, la nouvelle orientation ne passe pas facilement. Il y a encore quatre à six assassinats par jour, dont certains aussi sadiques que médiatisés, et le racket des petits commerces se maintiendrait. Au moins deux escadrons de la mort se seraient formés pour éliminer les membres des maras depuis le début de la trêve. Les caïds incarcérés, qui veulent négocier directement avec le pouvoir de meilleures conditions de détention et des aides sociales en échange d’un désarmement, ignorent de leur côté combien de temps ils pourront tenir leurs troupes.

Des citoyens normaux

Malgré ces limites, les pays voisins s’intéressent à l’expérience. Le ministre hondurien de la Sécurité a rencontré son homologue de San Salvador pour en connaître les détails, et des membres des maras guatémaltèques dialogueraient avec les médiateurs de la trêve. Des analystes avertissent que les maras voisines, davantage soumises aux cartels de la drogue, ne seraient pas comparables aux salvadoriennes. A moins que leurs caïds ne partagent l’aspiration de «Duke», avouée au média local El Faro: «Nous voulons devenir des citoyens qui travaillent, paient des impôts et vont avec leurs enfants au square, au ciné ou à la plage.» Même tatoués jusqu’au cou.