Après Cacak, au sud de la Serbie, où l'opposition démocratique a réuni, mardi, 10 000 personnes, c'était vendredi soir au tour des citoyens de Novi Sad de protester. La capitale de la Voïvodine, tenue par l'opposition, entendait ainsi dénoncer «tout ce qui ne va pas à cause de Milosevic»: les ponts détruits par l'OTAN (il n'en reste plus un seul dans la ville), le manque d'eau et d'électricité, le refus par Belgrade d'octroyer des visas aux ingénieurs autrichiens qui doivent monter, gratuitement, un pont offert par Vienne à Novi Sad. C'était aussi le lancement d'une campagne de signatures exigeant la démission de l'homme fort de Belgrade.

Président de la Ligue social-démocrate de Voïvodine, Nenad Canak est devenu, grâce à sa droiture et à son courage hors du commun, l'un des politiciens les plus respectés du pays. Il y a un an, il avait été le seul député à avoir demandé une commission d'enquête sur les premiers massacres au Kosovo, et il s'était vu priver de son mandat après avoir dit qu'il n'avait pas besoin de voyager à l'étranger, car en voyant ses collègues du parlement serbe, il se croyait à La Haye… Interview.

Le Temps: La levée de l'état de guerre offre-t-elle de nouvelles possibilités d'action?

Nenad Canak: Non. Milosevic peut imposer à nouveau une législation d'exception s'il estime en avoir besoin. Depuis dix ans, il a prouvé qu'il était un tueur en série, dont le crime principal est d'avoir «désinstitutionnalisé» le pays. La Serbie n'est plus un Etat, mais un culte – à l'instar de Hare Krishna – qui contrôle un territoire. Il ne s'agit donc pas seulement de démocratiser ce pays, mais de «déprogrammer» la tête des gens. Je vous donne deux exemples. Quand les Serbes de Sarajevo ont cherché refuge ici (après Dayton, n.d.l.r.), ils ont même déterré leurs morts pour les emmener avec eux! Et aujourd'hui, les Serbes du Kosovo brûlent leurs propres maisons avant de partir. Milosevic a conduit les Serbes à s'immoler, individuellement aussi bien que collectivement. Mais cette fois, j'en suis persuadé, c'est pour lui aussi la fin.

– Peut-on hâter cette fin?

– Le pont que nous voulons reconstruire à Novi Sad est un symbole. Jusqu'à présent, l'opposition ne faisait qu'aboyer, et Milosevic apparaissait comme celui qui agissait. Or maintenant se présente non seulement l'occasion d'agir, mais de montrer que les «bons» peuvent obtenir bien davantage que les «méchants». La communauté internationale peut le prouver en fournissant des crédits aux municipalités qui offrent des garanties démocratiques.

– D'autres en Serbie insistent au contraire pour qu'aucune aide n'arrive aussi longtemps que Milosevic est au pouvoir…

– Il faut isoler le régime, mais il ne s'agit pas d'isoler tout le pays. Il s'agit d'identifier des canaux dignes de confiance. Fermer hermétiquement la Serbie, c'est assurer le monopole de Milosevic sur le pouvoir.

– A quoi sert une pétition demandant la démission de Milosevic?

– Si nous pouvons recueillir 100 000 signatures, le parlement est légalement obligé d'agir dans ce sens. Nous le faisons parce que je ne veux pas qu'on nous demande pourquoi nous n'avons pas essayé la voie légale. Mais je ne me fais aucune illusion: ce régime n'a aucun respect pour la légalité.

– Vous doutez du succès des voies légales, et vous faites un parallèle avec la Roumanie de 1989…

– J'avoue qu'une fin violente de Milosevic ne m'étonnerait pas. Il pourra tenter d'apaiser le mécontentement en faisant marcher la planche à billets, mais ce sera le retour à l'hyperinflation de 1993. Et comme pas un centime ne viendra de l'extérieur, les mouvements à caractère social vont s'amplifier. La fin est en vue, mais il est difficile de prévoir si elle sera très rapide.