Dire qu’il était à deux pas de la rédaction du Temps à Lausanne. Mais c’est un article du Monde, écrit depuis Johannesburg, qui nous a mis sur la piste du photographe lausannois Philippe Dudouit. Ne serait-ce la modestie du personnage, ce bourlingueur est un des meilleurs connaisseurs du Sahara, qu’il a arpenté pendant dix ans à coups de séjours d’un ou deux mois.

Il faut du cran pour se plonger dans cette immensité sillonnée par des «entrepreneurs indépendants». C’est ainsi qu’appelle Philippe Dudouit ceux qui sont tour à tour guides, trafiquants, rebelles ou djihadistes, la dernière étiquette en vogue. Le Sahara semble à première vue immuable. Depuis sa visite initiale en 2008, Philippe Dudouit observe le même cercle vicieux: l’absence de développement, les demandes de décentralisation déçues, l’essor de l’économie parallèle et l’entrée en rébellion. Ses interlocuteurs sont curieux du modèle fédéral helvétique, à tel point qu’il doit modérer leurs louanges.

Mais, au fil de ses reportages, Philippe Dudouit comprend que, telles les dunes déplacées par le vent, les loyautés sont en train de changer. Après la chute de Mouammar Kadhafi, en 2011, les Touareg libyens reviennent dans le nord du Mali. Pour la plupart d’anciens militaires au service du colonel, ils ne rentrent pas les mains vides et offrent leur expérience et leur matériel à un nouveau groupe rebelle, le MNLA. Le photographe est aux premières loges quand les Touareg déclarent l’indépendance de l’Azawad, en 2012. Mais ils sont doublés par les groupes armés djihadistes, provoquant ainsi l’intervention militaire française en 2013.

«Amitiés fortes»

Se mouvoir dans ce champ de mines suppose une confiance totale dans ses accompagnateurs, devenus des «amitiés fortes», détaille Philippe Dudouit, dans son atelier lausannois, avant qu’il reparte en Afrique. «Ce sont eux qui jaugent et prennent les risques, pas moi.» Malgré son physique de déménageur, ce natif de Strasbourg n’a rien de la tête brûlée. Entre deux reportages, il va chercher sa fille à l’école et loue la compréhension de sa compagne pour sa passion dévorante.

Philippe Dudouit a eu la révélation de la photographie pendant son adolescence à Crans-Montana. Il a commencé par photographier ses copains snowboardeurs. «J’avais trouvé ma place», dit-il. L’actualité l’attrape durant la guerre du Golfe, en 1991, premier conflit couvert en direct à la télévision. Il est alors à l’école secondaire et seul un cours sur les médias trouve grâce à ses yeux. «Il n’y avait pas de notes, c’est dommage, pour une fois, j’aurais brillé», rigole-t-il.

Il enchaîne avec un apprentissage chez un photographe de la station valaisanne, puis un second dans la prise de vue horlogère. Après son CFC, il est engagé comme assistant à l’Ecole de photographie de Vevey. Un «boulot pas très intéressant» mais qui lui laisse le temps de faire ses premiers reportages pour la presse suisse romande, à une époque où il y avait davantage de moyens et d’intérêts pour des missions à l’étranger. Son épreuve du feu a lieu au Kosovo en 1999. «J’avais passé l’essentiel du temps dans une cave, mais cela m’a donné envie d’en voir davantage», se souvient-il.

Savoir renoncer

Dans les Balkans, au Moyen-Orient puis en Afrique, Philippe Dudouit préfère aller du côté des rebelles. Ces «gars» de son âge lui donnent plus de latitude qu’une armée régulière. Il faut toutefois montrer patte blanche. Le photographe se souvient d’un interrogatoire serré dans un maquis du nord de l’Irak avec des combattants kurdes du PKK. «Lorsque je suis sorti du bunker, je me suis cogné la tête à me fendre le crâne. A partir de là, les commandants ont su qu’ils n’avaient rien à craindre. La seule tâche de mon chaperon était de s’assurer que je ne me blesse pas tout seul.»

Il assure n’avoir jamais eu l’impression de mettre sa vie en balance. Mais le danger est une affaire de perception. En 2012, à Gao, dans le nord du Mali, caché sous son boubou local, le photographe est pris à partie par un vieux qu’il croyait fou. «Pendant des jours, il m’a invectivé. En réalité, il pensait que j’avais été pris en otage. Et il insultait mes accompagnateurs, comme ils me l’ont raconté des années plus tard.»

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Au Sahara, il faut savoir attendre et renoncer. Cela faisait des années que Philippe Dudouit insistait pour se rendre jusqu’à la passe de Salvador, passage obligé des trafics d’armes, de migrants et de drogue, aux confins du Niger, de la Libye et de l’Algérie. «C’était mon cap Horn», souffle-t-il. En 2013, Philippe Dudouit est à portée de pick-up de cet endroit mythique, qu’on évoque à voix basse. Mais un épais brouillard tombe. Trop dangereux d’aller plus loin, car les lieux sont surveillés par un groupe armé prêt à les rançonner. Il n’a que deux minutes pour prendre des photos. Une étendue de sable et de rochers, et dans le brouillard, peut-être ces fameux convois qui façonnent l’avenir du Sahara, loin des titres de l’actualité.


Profil

1977 Naissance à Strasbourg.

1999 Premier reportage au Kosovo.

2007 Prix World Press Photo pour un reportage avec les rebelles kurdes du PKK.

2019 Publication de «The Dynamics of Dust» (Ed. Patrick Frey), fruit de dix ans de reportages au Sahara. 


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