Au Sahel, l’armée française reste bien seule

La conférence annuelle sur la sécurité de Munich, le week-end dernier, a offert un bon exemple des rapports de force internationaux du moment: tandis que tous les débats sur l’Ukraine ont affiché salle comble, l’intervention du ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, consacrée à l’Afrique, y a été peu commentée. Pas étonnant: plus les mois passent, plus l’état-major français s’inquiète du manque de réactivité européen, notamment face à la menace djihadiste sahélienne.

Certes, une nouvelle mission d’entraînement de l’armée a été lancée au Mali par l’Union européenne le 15 janvier 2015, dotée d’un budget de 5,5 millions d’euros, en plus de la mission d’interposition de l’ONU (Minusma). Certes, l’Allemagne a effectué, à l’automne 2014, d’importants dons de matériel (60 jeeps, 60 camions) à l’armée camerounaise pour l’épauler dans sa lutte contre la secte Boko Haram, devenue le principal danger dans la région du lac Tchad. Mais, au vu de la détérioration continue de la situation dans le sud de la Libye, les pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mauritanie, Niger, Tchad) sont tous devenus des dominos fragiles: «Il manque à la France un partenaire solide et déterminé, comme le fut le Royaume-Uni lors de l’intervention aérienne en Libye au printemps 2011», juge, à Paris, un officier supérieur français.

L’efficacité militaire de la mission Barkhane, composée de 3000 hommes dispersés dans l’immense bande sahélienne et déployée depuis le 1er août 2014, dépend essentiellement des moyens de transport (une dizaine d’avions) et de surveillance aérienne par drones. Deux «Reaper», les drones d’attaque américains, opèrent aujourd’hui à partir de l’aéroport de Niamey, au Niger, et un troisième sera mis en service en mars.

Refus britannique

Problème: ces appareils nécessitent une maintenance lourde et coûteuse que Paris voudrait bien pouvoir faire partager davantage à ses partenaires européens et pas seulement sur le plan financier: «La question des budgets militaires souvent évoquée n’est pas la plus cruciale, note-t-on dans l’entourage de Jean-Yves Le Drian. Il est plus important d’obtenir un engagement direct, via des missions d’assistance et de soutien, de la part d’autres armées européennes. C’est au sol que nous avons besoin d’aide pour assurer l’entretien des équipements, les rotations de troupes, etc.»

L’état-major français est particulièrement amer face au refus britannique de s’engager davantage au Sahel, alors que la Royal Air Force en a les moyens et dispose d’une base dans le sud de la Méditerranée, à Akrotiri (Chypre). Signe révélateur: les Britanniques étaient cette année absents de la conférence sur la sécurité de Munich. Et les pourparlers entre ministres français et anglais de la Défense sont en sommeil. Coïncidence: une rencontre cette semaine à Londres a été annulée en raison des pourparlers de Minsk sur l’Ukraine. «L’esprit du Brexit – le possible retrait du Royaume-Uni de l’UE – plane sur la Défense. C’est l’évidence», nous expliquait à Munich Mark Leonard, de l’European Council on Foreign Relations.

Un des points les plus noirs de la carte sécuritaire africaine est, pour la France, le délitement de l’armée nigériane face à Boko Haram. Même les forces spéciales, entraînées par les Britanniques, sont à la peine: «Pour moi, le problème est le Nigeria», nous répétait récemment l’universitaire français Marc-Antoine Pérouse de Montclos. Preuve des convulsions de cet immense pays: les élections présidentielles qui devaient avoir lieu samedi ont été repoussées in extremis de six semaines en raison de la situation sécuritaire.