Ne demandez pas aux forces spéciales danoises de tirer les leçons militaires de leur guerre au Sahel. La centaine de commandos débarqués le 19 janvier à la base avancée de la force Barkhane à Ménaka (une localité malienne située près du Niger, dans la fameuse zone des «trois frontières», épicentre des combats contre les djihadistes) n’en a pas eu le temps. A peine déployés, les Scandinaves ont refait leur paquetage pour retrouver les frimas de l’hiver, à la demande expresse de la junte de Bamako, outragée par des commentaires peu flatteurs du ministre danois des Affaires étrangères.

Quelques jours plus tard, lundi, c’est au tour de l’ambassadeur de France d’être prié de décoller… pour Paris. «C’est un échec à tous points de vue, reconnaissait mardi un diplomate européen, lors d’un briefing informel pour quelques journalistes. On sait que les pays d’Europe du Nord sont souvent les plus difficiles à convaincre lorsqu’on leur parle d’intervenir dans le bourbier africain si éloigné de leurs frontières. Mais si en plus ils se font expulser…»

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En termes de capacités militaires, la cinquantaine de commandos, appuyés par un détachement médical, ne représentait qu’un apport marginal à Takuba (qui signifie «sabre» en langue tamachek), le contingent de forces spéciales inséré dans l’opération Barkhane de l’armée française au Sahel. Neuf cents soldats surentraînés et capables d’être héliportés loin de leurs bases pour neutraliser des groupes djihadistes forment cette unité dont la France entendait faire un symbole pour la défense autonome européenne souhaitée par Paris, en pleine présidence semestrielle française de l’UE. L’Estonie (avec 90 soldats), la Roumanie (une cinquantaine), l’Italie (200 hommes et 6 hélicoptères) et la Suède (150 hommes déployés en 2021, malgré sa neutralité) ont déjà répondu présents. S’y ajoute, pour l’UE, la mission EUTM de formation de l’armée Malienne, dirigée depuis la mi-décembre par un général autrichien. Sauf que rêver d’une «européanisation» de l’intervention au Sahel, et la faire rimer avec succès sont deux choses bien éloignées. «La logique des forces spéciales de Takuba est simple: éliminer le plus de djihadistes possibles. Ces types-là ne sont pas des diplomates, poursuit notre interlocuteur. Allez donc leur expliquer qu’à Bamako, des officiers maliens qui étaient sur le point de perdre le contrôle du pays il y a huit ans souhaitent leur départ!»

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Les militaires français, eux, ont évidemment consigne de se taire. Ils savent que, depuis l’annonce d’Emmanuel Macron, le 10 juin 2021, d’une fin prochaine de la force Barkhane (appui logistique majeur aux forces du G5 Sahel: Burkina Faso, Mali, Niger, Tchad, Mauritanie), leur Ministère de la défense mouline tous les scénarios. Se retirer? Depuis la fermeture de la base de Tombouctou le 14 décembre, suivie par l’arrivée sur place de mercenaires russes du groupe Wagner, le scénario n’est plus du tout tabou, même si la comparaison avec le retrait américain d’Afghanistan serait politiquement insupportable pour le locataire de l’Elysée, en pleine campagne présidentielle.

Redimensionner l’opération en passant de 5100 hommes actuellement à 2500? «Cela n’est possible que si la force Takuba joue son rôle. Un arc a besoin de flèches», explique de façon imagée un officier français, en communiquant le bilan d’une infiltration des forces spéciales dans la région malienne de Fafa qui a permis de démanteler un groupe djihadiste dans la nuit du 25 au 26 janvier. Or le carquois européen risque de se vider après l’affaire danoise. Le Portugal, la Hongrie et la Pologne sont en attente d’autorisations de Bamako pour envoyer des soldats. La Grèce, qui a promis à Paris un escadron parachutiste de ses forces spéciales, s’interroge. Une réunion dédiée, en marge du sommet UE-Afrique des 17 et 18 février à Bruxelles, vient d’être programmée.

Confiance érodée dans l’armée malienne

Le problème est bien plus qu’une question de soldats déployés dans le désert. Les commandos de Takuba peuvent-ils faire confiance aux contingents maliens, dont les officiers cherchent aujourd’hui à se «placer» à Bamako? Comment poursuivre les combats, avec le risque toujours omniprésent de dommages collatéraux, si les autorités du Mali sont en embuscade, prêtes en cas de bavures à monter les populations locales contre les Européens supposés les défendre? Et pourquoi risquer de mourir dans le désert alors que les putschistes au pouvoir sont plus ou moins prêts à abandonner le nord de cet immense pays (1,24 million de km², soit 30 fois la Suisse) aux djihadistes, pourvu que leurs alliés russes protègent la capitale? Dans les sables sahéliens, le «sabre» européen est émoussé avant d’avoir servi.