France

Saint-Denis, repli idéal pour un commando terroriste

Les habitants de cette ville, où ont eu lieu de violentes interpellations mercredi, ne veulent pas y croire; mais la configuration de Saint-Denis, sa population et son emplacement le long de l’autoroute du nord, en font une base logistique idéale pour les islamistes radicaux

Ils ne veulent pas y croire. Depuis l’aube, les habitants du quartier de la mairie, à Saint-Denis, refusent devant les centaines de journalistes présents d’être assimilés aux terroristes assiégés par la police dès 4h30 du matin. Souel Amraoui, un jeune résident de la rue de la République, manutentionnaire dans un entrepôt à proximité du stade de France, s’énerve même contre les caméras. «Vous allez présenter le quartier comme un nid de terroristes. La France entière va nous prendre pour des criminels», éructe-t-il. Il est 11h55. Le convoi du ministre de l’Intérieur français, sorti quelques minutes plus tôt du Conseil des ministres à l’Elysée, passe en trombe sur le boulevard Felix Faure, et troue le barrage de caméras.

Quelques minutes plus tard, le bilan officiel tombe, énoncé par Bernard Cazeneuve: sept personnes interpellées, deux morts, cinq blessés parmi les forces de police.

Souel réside dans cette artère bouclée depuis le début des opérations par les forces de sécurité. Il connaît la rue du Corbillon, où se trouve l’appartement visé par l’assaut, au sein duquel une femme s’est fait exploser et un homme a été tué par un tireur d’élite. Il a ses habitudes rue de la République et rue Sadi Carnot. Mais la version de Souel n’est guère partagée.

Lire aussi: [En continu] L’assaut policier à Saint-Denis a débouché sur sept arrestations

Saint-Denis, une «zone de repli idéale»

Dans la salle arrière du café Hot & Spicy, esplanade Jules Vallès, un couple de retraités affirme ne pas être étonné: «Si les policiers ratissaient tous ces immeubles, ils trouveraient beaucoup, beaucoup de choses», lâche discrètement le mari, ancien chauffeur-livreur, parlant d’une «zone de repli idéale». Dehors, des groupes de jeunes d’origine maghrébine et africaine, chahutent les reporters. Le nouveau quartier qui commence là et qui s’étire jusqu’à la mairie, en passant par le centre commercial Carrefour Basilique, est presque désert. Tous les magasins sont restés fermés. Les allées et venues des véhicules de police, des militaires et des ambulances rythment depuis l’aube la matinée de ces barres d’immeubles, sous lesquelles circule la ligne de métro dont les accès demeurent fermés.

Ils ne veulent pas le dire, mais beaucoup acquiescent lorsque les questions se font plus précises. Le fait que les suspects appréhendés dans la nuit aient été logés, semble-t-il, dans un appartement squatté? «Il y en a pas mal dans les immeubles du centre-ville. Très souvent, la municipalité ne s’y retrouve pas dans les cascades de sociétés, de propriétaires ou de locataires qui ne paient plus leur loyer», explique un commerçant. Une situation guère étonnante dans les parages d’une des plus grandes métropoles européennes.

Lire aussi: «La logistique des commandos»

«Faire face ensemble»

Saint-Denis, corrigent aussitôt les employés municipaux présents ce mercredi, n’est pas du tout le Far West. Juste. Mais cette ville de 100 000 habitants, bastion du Parti communiste depuis des lustres, limitrophe de Paris, a malheureusement tout pour intéresser des terroristes en mal de repli. Proche de l’autoroute A1 qui relie Paris à la Belgique. Adjacente au stade de France, où se concentrent les plus grands événements sportifs ou musicaux. Voisine des portes de la Chapelle et de Clignancourt, au nord de Paris, où les marchés d’occasion abritent une faune de petits commerçants et de vendeurs à la sauvette parmi lesquels il est facile de se dissimuler.

Aujourd’hui comme hier, c’est en étant ensemble que nous serons plus forts qu’eux. Rejetons les amalgames et la haine de l’autre

Sur la façade de la mairie de Saint-Denis, voisine de la Basilique royale où se trouvent les dépouilles des souverains français, une déclaration du maire, Didier Paillard, alerte depuis samedi les habitants: «Aujourd’hui comme hier, c’est en étant ensemble que nous serons plus forts qu’eux. Rejetons les amalgames et la haine de l’autre», édicte le texte. Mais alors que les convois policiers se succèdent, et que les soldats casqués et armés patrouillent aux abords de la ville, les phrases sonnent creux, tout comme la banderole accrochée au fronton de l’Hôtel de ville qui affirme «La meilleure réponse à la barbarie, c’est de faire face ensemble».

Cris d’alerte

Les langues se délient. En juin dernier, cinq personnes avaient été interpellées ici pour appartenance à un réseau islamiste. A l’IUT de Saint-Denis, l’une des universités de la ville, une sourde et violente polémique opposent depuis des mois plusieurs professeurs à Rachid Zouhad, l’un de ses responsables accusés par eux de «dérive mafieuse». Depuis 2012, un système clanique aurait été mis en place par ce dernier au sein de l’institut. Un rapport de 26 pages a été remis au ministre de l’Education. Ambiance.

Saint-Denis, ou le poids d’un certain silence. Il y a pourtant eu des cris d’alerte, comme celui de l’intellectuel d’origine algérienne Fewzi Benhabib, menacé de mort, résident ici depuis 1994. Dans un article récent publié par l’hebdomadaire Marianne, il dénonçait: «Un projet de société alternative, obscurantiste et communautariste,  ronge nos quartiers», affirmait-il, accusant les habitants et les édiles de «cécité volontaire». Vrai? Faux? Les événements de ce 18 novembre, en tout cas, imposent désormais de regarder la réalité en face dans cette agglomération qui, pour beaucoup, incarne malgré tout la volonté tenace de réussir à «Vivre ensemble».

Publicité