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A Saint-Marin, deux capitaines-régents juchés sur le rocher de Titan

Depuis 1243, dans la République de Saint-Marin, deux «chefs d’Etat» se partagent le pouvoir pour un semestre seulement. Une leçon de démocratie

Ils vont par deux, comme les perruches ou les Dupondt d’Hergé. C’est ensemble qu’ils nous reçoivent assis sur deux fauteuils identiques dans le Palazzo Pubblico («palais public») sur les pentes du mont Titano, à Saint-Marin, aux confins des Marches et de l’Emilie-Romagne. A gauche, Antonella Mularoni; à droite, Denis Amici. Elle est juriste, lui entrepreneur.

Depuis le 1er avril, ils exercent la fonction de «capitaines-régents» de la République de Saint-Marin. Autrement dit, ils sont chefs d’Etat, payés 5000 euros par mois. Choisis au sein du groupe majoritaire (centre droit) du Grand Conseil général (le parlement), ils en orientent les travaux. Ils remettront leur mandat le 1er octobre. C’est ainsi depuis 1243… Un semestre de pouvoir, même dans le cinquième plus petit pays du monde après le Vatican, Monaco, Nauru et Tuvalu, c’est bien assez.

Les touristes aimantés

On le voit de loin, ce mont Titano, ce rocher du Titan, hérissé de trois tours médiévales, à partir duquel la République de Saint-Marin étale ses 66 kilomètres carrés. Un éperon surgi des mille collines alentour. Il aimante les touristes venus de Rimini et de Riccione qui gravissent en tongs les ruelles escarpées de la ville pour apaiser leurs coups de soleil à la recherche d’alcools et de cigarettes détaxés, d’armes (des copies, nous assure-t-on) et de timbres dont la vente représente 10% du produit intérieur brut.

Mille sept cent douze ans plus tôt, un certain Marinus, tailleur de pierre de son état, aurait fait le même parcours, élisant ce nid d’aigle pour fuir les persécutions contre les chrétiens. Légende? Les Saint-Marinais tiennent la date du 3 septembre 301 pour celle de la fondation de leur communauté. C’est assez pour revendiquer le titre de plus vieille République du monde.

Même Napoléon…

Sur son lit de mort, en 366, Marinus a juste le temps de glisser, dans un dernier souffle, la devise de la République: «Relinquo vos liberos ab utroque homine.» («Je vous laisse libres des autres hommes»). Depuis, Saint-Marin s’y tient et refuse de se soumettre. Au XIIIe siècle, elle résiste aux velléités expansives de la République de Rimini; au XVIIe, aux papes qui voulaient la soumettre à l’impôt. Même Napoléon, conquérant l’Italie, lui laissa son indépendance. N’était-elle pas dotée d’une Constitution en six volumes et 314 rubriques depuis le 21 septembre 1600, quand les Bonaparte n’étaient encore que des paysans corses? Le petit homme, admiratif, s’inclina.

Mais revenons au Palazzo Pubblico pour y suivre notre petite leçon de démocratie. «On se prépare à cette fonction comme à toutes les fonctions institutionnelles, déclare Antonella Mularoni. Avec humilité. «Nous apprenons ainsi que les deux chefs d’Etat ne peuvent conduire un véhicule de crainte qu’il leur «arrive quelque chose», disent-ils, et du conflit d’intérêts qui pourrait naître, en cas d’accident, entre leur mandat et leur statut de justiciable. Qu’ils sont accompagnés presque heure par heure par un donzello, moitié chaperon, moitié chauffeur, qui les surveille et leur évite les situations dégradantes (un capitaine-régent dans le passé s’est fait pincer à faire la noce dans une boîte de nuit).

Du grillinisme avent Grillo

Enfin, au lendemain de leur mandat, un syndicat de la régence se réunit pour juger de «ce qui a été fait et pas fait». Tous les citoyens peuvent venir déposer leurs doléances. Si, à la suite d’une enquête, il est prouvé qu’un capitaine-régent s’est trop tourné les pouces, il peut être privé de ses droits civiques – c’est arrivé. Autre chose encore? Les parlementaires saint-marinais, élus pour cinq ans, ne sont payés que 92 euros par séance du Grand Conseil quand, de l’autre côté de la frontière, un onorevole italien reçoit 14 000 euros mensuels…

Mais Saint-Marin n’a pas seulement inventé le turnover des élus et leur contrôle par les citoyens, soit le «grillinisme» avant Beppe Grillo. La République a longtemps été adepte du secret bancaire et des sociétés anonymes. Le premier bâtiment aperçu, tout de suite après le château, en venant d’Urbino, est celui de la banque centrale, et le GPS se met soudain à indiquer les distributeurs automatiques d’une des huit banques du territoire, signalés comme des points d’eau dans un désert.

Pas de comparaison avec la Suisse

Une fiscalité alléchante (les 34 000 Saint-Marinais payent une moyenne de 1000 euros annuels d’impôts) et la confidentialité des comptes ont attiré quantité de capitaux, plus ou moins louches, et 4000 sociétés dans la République. En 2009, le ministre italien de l’Economie, Giulio Tremonti, la dénonce comme un paradis fiscal. «Nous avons souffert d’être désignés comme des voleurs enrichis. Nous avons été victimes d’une guerre médiatique, se plaint Sergio Barducci, rédacteur en chef de la télévision de Saint-Marin. La preuve, insiste-t-il, 5 milliards d’euros ont été rapatriés de la République vers l’Italie, contre 93 depuis la Suisse…»

Depuis, assure-t-on à Saint-Marin, les banques auraient fait un grand pas vers la transparence. L’une d’elles a été fermée pour avoir abrité 1,5 million d’euros d’argent sale. «Nous avons payé notre mauvaise réputation mais depuis, nous sommes dans la liste blanche de l’OCDE, se réjouit Pasquale Valentini, le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, le premier des dix ministres de la République. Nous échangeons nos informations avec l’Italie et pouvons devenir un paradis fiscal modèle.»

De 14 à 7 milliards d’euros

«Les contrôles à Saint-Marin sont plus contraignants que ceux que l’Italie impose à ses propres banques», assure Barbara Bregato, ambassadrice d’Italie à Saint-Marin. Revers de la médaille: les capitaux ont fondu dans les établissements saint-marinais. De 14 milliards d’euros, ils sont passés à 7 milliards…

Indépendants et plutôt aisés, les habitants de la République aujourd’hui s’interrogent. Et si la crise allait s’abattre sur le rocher du Titan? Avec l’essor des banques – au début des années 1980 – qui assuraient un tiers des recettes fiscales, ils ont connu la prospérité alors que leurs ancêtres avaient dû s’exiler aux Etats-Unis, en Belgique et en France: l’école et la santé gratuites, des taxes poids plume et des contrôles laxistes, une fonction publique pléthorique (4000 personnes travaillent pour l’Etat) et des revenus nets bien supérieurs à ceux de leurs voisins italiens. La République menait alors grand train, pouvant sponsoriser un Grand Prix de Formule 1 sur le circuit d’Imola, à côté de Bologne, qui vit triompher huit fois Michael Schumacher et mourir Ayrton Senna, en 1994.

L’heure du choix est arrivée

Mais le vent a tourné sur le mont Titano et aux alentours. Le chômage a dépassé les 4,5% de la population active et, pour la première fois, le budget de l’Etat de 1,4 milliard d’euros est en déficit de 30 millions d’euros. Ailleurs, on s’en contenterait. Dix pour cent des parlementaires issus des dernières élections ont été élus sur des listes civiques qui réclament une transparence accrue sur les comptes de la République. Les capitaines-régents et le ministre des Affaires étrangères savent que l’heure du choix est arrivée: augmenter les prélèvements ou diminuer les prestations? Le Grand Conseil général, où l’on discute aussi bien de l’installation de la piste de skateboard que de la politique fiscale, devra trancher.

Autre dossier sur la table: l’adhésion à l’Union européenne. Un référendum à l’automne pourrait autoriser l’ouverture de négociations avec Bruxelles. «Saint-Marin doit changer son rapport au monde et à chacun de ses citoyens», résume Sergio Barducci. En l’an 366, Marinus avait laissé les Saint-Marinais «libres des autres hommes». Aujourd’hui, ils se demandent pour combien de temps encore.

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