La condamnation de l’Iranienne Sakineh Mohammadi-Ashtiani suscite un intense débat médiatique. Mais elle est aussi instrumentalisée dans la traditionnelle problématique du choc des civilisations.

La procédure de réexamen du cas de Sakineh, condamnée à mort par lapidation dans une affaire mêlant meurtre et adultères, «n’est pas achevée», dit donc l’Iran par voie officielle. Sous forte pression, l’Iran avait «suspendu» la lapidation. Son ex-avocat, Mohammad Mostafaei, dont L’Express brosse un portrait fouillé, a réagi très clairement dans Le Temps (30.09.2010), mais «la mobilisation internationale peut-elle influer sur la décision» de remplacer les pierres de la lapidation par la corde de la pendaison? «Dalla pietra alla corda» , écrit La Stampa. Et Pure People de citer le procureur général: «Les tribunaux ne seront pas influencés par la campagne de propagande anti-iranienne lancée par les pays occidentaux.» Ces appels se multiplient, jusque dans le Wall Street Journal et même dans la Gazzetta dello sport.

Vrai: «Si l’Iran ne veut aucune ingérence, le monde entier n’est pas resté passif.» La Règle du jeu, notamment, l’association dirigée par Bernard-Henri Lévy, et Ni Putes Ni Soumises, relayées en France par Le Nouvel Observateur, estiment que pour «tenter de faire taire la vague de protestation internationale, le porte-parole de la justice iranienne a affirmé qu’en République islamique, une accusation pour meurtre, passible de la pendaison, pesait beaucoup plus qu’une accusation pour adultère, qui, elle, peut être punie de lapidation». Une «législation» complexe que le Washington Post tente de décrypter. Tout comme la BBC, qui évoque «une extrême confusion», et le Corriere della sera qui, lui, résume la situation de manière très claire pour les non-initiés.

Alors, dans l’incertitude, les plumes s’emballent. Le site AgoraVox écrit par exemple que «jadis, la France se flattait de produire de grands intellectuels qui apportaient au monde de nouveaux éléments de réflexion. Aujourd’hui, elle est sous la coupe de prescripteurs d’opinions qui, sans vergogne, énoncent des contre-vérités pour asseoir leurs thèses du choc des civilisations qui oppose le merveilleux Occident à la horde des barbares: musulmans, islamiques, communistes… Parmi eux, Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy, deux figures hautes en couleur qui s’efforcent de monopoliser la parole publique pour promouvoir et justifier la politique agressive des USA et Netanyahou». D’ailleurs, poursuit-il, «archimédiatisé pour faire apparaître l’Iran comme étant un pays abominable qu’il convient pour certains de rayer de la carte du monde», le cas de Sakineh, toujours selon AgoraVox, susciterait «d’énormes mensonges», comme sur le site Réseau Voltaire.

Dans cet échange d’amabilités, au lecteur, donc, de se forger sa propre opinion. Mais une chose est en tout cas sûre: la condamnation à mort de Sakineh Mohammadi-Ashtiani – qui vient d’être élevée au titre de citoyenne d’honneur à Vénissieux, relève le blog communal Expressions – «est la conséquence d’un système où la plupart des femmes n’ont aucune liberté de choix», analyse plus sereinement Courrier international. Lequel a traduit, sous le titre «Femmes, vous ne divorcerez point», un passionnant article du journal en ligne Mianeh, qui a été lancé par le réseau de presse Institute for War and Peace Reporting (IWPR), basé à Londres, qui a pour objectif d’apporter une information libre aux opinions publiques des pays en crise. Les rédacteurs de ce site sont basés à Téhéran et écrivent sous le couvert de l’anonymat.

On y lit qu’en Iran, «les obstacles législatifs se doublent d’attitudes sociales qui stigmatisent le divorce. Les pressions auxquelles font face les femmes qui veulent quitter leur mari [qu’elles ne connaissent parfois même pas] peuvent avoir trois issues: le suicide, le meurtre du mari ou l’adultère. Selon les statistiques officielles iraniennes, le taux de suicide chez les femmes de moins de 30 ans a atteint des niveaux alarmants». Pire encore: «La difficulté à obtenir le divorce est aussi l’un des motifs qui poussent les femmes, en désespoir de cause, à tuer leur mari. Selon une étude menée par l’Université de Téhéran en 2002, 58% de ces meurtres concernaient des femmes qui n’avaient pu obtenir le divorce car leur mari ou leur famille s’y opposait. L’impossibilité de divorcer peut aussi conduire les femmes à commettre l’adultère. Mais cette situation les expose à des sentences sévères. […] Si l’un des protagonistes est marié au moment de «l’offense», les deux risquent la lapidation.» Mais évidemment, comme dans toute bonne société machiste et discriminatoire, «les hommes sont généralement condamnés à des punitions moins lourdes».