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Pour retrouver Salah Abdeslam, un appel à témoin avait été émis. 

Terrorisme

Salah Abdeslam, le djihadiste errant

Depuis l’âge de seize ans, le fugitif interpellé vendredi n’a cessé d’errer dans les zones d’ombre de la délinquance, de la criminalité et de l’islamisme radical. Sans jamais rompre avec son milieu familial et avec Molenbeek, cette commune bruxelloise qui le vit grandir et dériver

Jusqu’au bout, la biographie de Salah Abdeslam reste empreinte de zones d’ombre. Comment expliquer, en effet, que le procureur de la République de Paris, François Molins, se soit trompé samedi, en direct à la télévision, sur la date de naissance de ce citoyen français d’origine marocaine, né à Bruxelles où il a presque toujours résidé aux côtés de ses parents, arrivés en Belgique à la fin des années 1960?

Sur tous les avis de recherche diffusés depuis les attentats du 13 novembre, une date figure sous son nom, au-dessus de son signalement: «né le 15 septembre 1989 à Bruxelles». Le procureur, lui, a parlé du 15 février 1989. Une erreur de plus, à l’image de ces pointillés qui jalonnent l’itinéraire du terroriste aujourd’hui le plus célèbre d’Europe, placé en détention samedi dans une prison de haute sécurité à Bruges (Belgique), où il a de nouveau été interrogé hier. Car rien, chez Salah Abdeslam, cadet d’une fratrie de cinq, n’est vraiment clair. Ni son itinéraire, ni son rôle exact dans la tragique nuit parisienne dont il est le seul rescapé parmi les dix tueurs venus semer la mort au Stade de France, au Bataclan, et aux terrasses du Petit Cambodge, de la Casa Nostra, du Comptoir Voltaire, de la Belle Equipe… Bilan: 130 morts et des centaines de blessés.

Licencié pour absentéisme

On aimerait, pour comprendre le parcours de celui que la justice belge a inculpé dès vendredi de «participation à des assassinats terroristes» et «participation à un groupe terroriste» – en plus du mandat d’arrêt européen assorti d’une demande d’extradition délivré par les magistrats français –, savoir à quel moment tout a basculé. Or, Salah Abdeslam n’a pas versé dans l’horreur un jour précis, à l’issue d’une rencontre spécifique, même s’il fréquentait de longue date le responsable présumé des attentats, Abdelhamid Abaaoud, 28 ans, tué lors de l’assaut policier du 18 novembre à Saint-Denis, au nord de Paris. Son itinéraire est, au contraire, au sortir de ses années lycéennes à l’Athénée Royal Serge Creuz de Molenbeek, une alternance d’ombres, de normalité, et de brusques virages. Jusqu’à, peut-être, trahir in extremis, le 13 novembre, les ordres de l’Etat islamique. Lequel n’a jamais mentionné son nom dans les publications dédiées aux neuf autres «martyrs».

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Premiers démêlés avec la justice en 2003, au côté de son frère Brahim, pour une affaire de faux papiers destinés à des immigrants illégaux. Suit une embauche de deux ans (2009-2011) à la STIB, la régie bruxelloise des transports – où son père Abderahmane est employé depuis trente ans – dont Salah sera licencié pour absentéisme. Une candidature avortée aux services communaux de Molenbeek, où travaille son frère aîné Mohamed (qui a, dès le début, pris ses distances en l’appelant à se rendre). Puis des histoires de cannabis, de transports d’armes avec son autre frère Brahim, une tentative de braquage d’un garage avec Abaaoud, et l’ouverture en 2013 – toujours à Molenbeek et avec Brahim – du café Les Béguines, fermé l’an dernier pour trafic de stupéfiants.

Un salafisme omniprésent

L’islam? Jamais au premier plan, sauf à partir du Ramadan 2015, lorsque Salah arrête d’un seul coup de boire, de fumer, et reproche à sa famille de ne pas suivre le «dîn», la voie qui mène à Dieu. Sauf qu’en réalité, le salafisme, dans sa version la plus radicale et violente, l’a toujours accompagné. A Molenbeek, les prêches outranciers de Bassam Ayachi, Franco-Syrien et directeur dans les années 2000 du Centre islamique belge, ont ravagé sa génération. Alors que les émeutes des banlieues secouent la France au printemps 2005, la légende noire de l’islam radical européen prend racine ici, dans cette commune bruxelloise où les deux assassins du commandant Massoud, tué en Afghanistan par l’explosion d’une fausse caméra le 9 septembre 2001, avaient déjà séjourné. Malika el-Aroud, veuve d’un des tueurs et pasionaria de la cause salafiste, est alors vue comme une héroïne par ces jeunes caïds belgo-franco-marocains, en rupture avec leurs parents trop «obéissants». Salah et son cercle d’amis propagent, entre deals de drogue et séances de boxe thaïe, les communiqués incendiaires de Sharia4Belgium, ce groupe fondamentaliste installé entre Anvers et Bruxelles. «Tuer pour l’islam, combattre en son nom les infidèles, etc., toute cette logorrhée avait alors pignon sur rue ici. Elle a imbibé ces gosses issus de l’immigration depuis leur enfance», reconnaît une ancienne collaboratrice de Philippe Moureaux, l’ex maire de la ville pendant 25 ans, accusé aujourd’hui d’avoir acheté la paix sociale aux islamistes à coups de subventions et d’embauches.

Yazid Abdeslam, l’aîné de la fratrie et seul à avoir quitté Molenbeek, a raconté à la presse belge comment «les barbus» rôdaient autour de ses deux plus jeunes frères, les aspirant peu à peu dans le filet idéologique de leurs théories du complot, au service de l’indispensable «révolte des musulmans» contre l’ordre infidèle. Brahim, paresseux et pas très futé, est couvé par ses frères depuis qu’il a tenté de mettre le feu, en 1998, à la maison familiale après une dispute. Salah, beaucoup plus malin, opte, lui, pour les coups tordus, sans apparaître dans la lumière. «Il n’était pas fanfaron. Il faisait le job, presque sans se rendre compte qu’il tombait peu à peu dans la grande criminalité et dans le terrorisme», a expliqué, depuis, l’un des policiers belges qui l’avait interrogé à son retour de Turquie, en août 2015.

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Une recrue imprévisible

La formule qui vient à l’esprit pour décrire l’itinéraire de Salah Abdeslam est celle de terroriste errant. Une errance géographique attestée, en 2015, par ses déplacements successifs aux Pays-Bas, en Allemagne, en Grèce, en Turquie, en Autriche et bien sûr en France, pour y recueillir les hommes et le matériel qui, le 13 novembre, formeront ensemble la plus terrible machine terroriste à avoir ensanglanté le sol hexagonal depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Une errance personnelle aussi. Pour son «donneur d’ordres» – Abaaoud ou un commanditaire de rang plus élevé basé en Syrie, comme semblent le démontrer les SMS envoyés le jour des attentats parisiens –, Salah est à 26 ans une recrue aussi zélée qu’imprévisible, imprudente, habituée à caler devant l’obstacle comme il le fera le jour fatal, refusant sa mission programmée: se faire exploser au Stade de France au côté du jeune Français Bilah Hadfi, qu’il avait fréquenté.

Des explosifs toujours sur lui

Le 9 septembre 2015, la police autrichienne le contrôle en compagnie de deux individus dont les noms – relevés sur des faux papiers – ont refait surface lors de la perquisition de Forest, mardi 15 mars: Samir Bouzid et Sofiane Kayal. Le 17 septembre 2015, la police hongroise repère Salah dans la gare de Budapest où il semble recruter des migrants illégaux. Courant octobre, il achète, en donnant son identité, une dizaine d’allumeurs pyrotechniques dans un magasin de Saint-Ouen, dans la banlieue parisienne. Le 11 novembre, il loue une Clio noire à son nom, descend de Bruxelles sur Paris avec Mohamed Abrini – l’artificier potentiel, toujours recherché, dont le frère Souleymane a été tué en Syrie en août 2014 – et réserve l’une des planques des commandos à l’Appartcity d’Alfortville…

Errance et mystères, surtout la nuit des attentats. Vers 20 heures, le cadet des frères Abdeslam est dans la Clio qui dépose les kamikazes du Stade de France, qu’il renonce à accompagner. On le piste ensuite vers 22h30, grâce à son portable, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, où l’Etat islamique revendiquera plus tard un attentat qui n’a pas eu lieu. Premiers appels au secours téléphoniques lancés vers ses «amis» belges. Il emprunte ensuite le métro vers Bagneux, Châtillon et Montrouge, où la police retrouvera une ceinture d’explosifs. La jonction avec Hamza Attou et Mohamed Amri, venus le récupérer, se fait à l’aube. Direction la Belgique, d’abord par les petites routes, puis l’autoroute. Trois contrôles policiers, dont un sérieux à 9h10 par les gendarmes, près de Cambrai. Salah est à l’arrière. Il a pleuré la mort de Brahim, qui s’est fait sauter sans tuer personne. Il a toujours sur lui des explosifs. Le véhicule est autorisé à repartir, car aucun des passagers ne figure alors sur le fichier des personnes recherchées. Quinze minutes plus tard, la police belge transmet enfin aux Français son pedigree signalant sa tentative infructueuse de se rendre en Syrie en 2015, et ses liens avec Abaaoud. L’énorme bug transfrontalier ouvre la voie à sa cavale.

Novembre 2015-mars 2016: en fuite, mais incapable de rompre avec le seul milieu où il puisse trouver refuge, Salah Abdeslam achève son errance dans les rues de son enfance. Entre famille, voisins, petites frappes et recrues clandestines de l’Etat islamique, dont certaines courent sans doute toujours. Entre Laeken où il est déposé le 14 novembre à 14h30; Molenbeek où il aurait échappé aux policiers cachés dans un meuble le 19 novembre; Schaerbeek où il manque de peu d’être appréhendé le 14 décembre; Forest où il semble avoir séjourné jusqu’à la perquisition du 15 mars; puis à nouveau Molenbeek, dans cet appartement en sous-sol du 79, rue des Quatre-Vents, où il a été interpellé vendredi vers 17 heures. Le jour d’avant, sa famille avait enterré la dépouille de son frère Brahim, rendue enfin aux siens par la police. L’un des hommes arrêtés à ses côtés, Abid Aberkan, assistait d’ailleurs à la cérémonie. Le cercueil d’une fratrie à la dérive, désormais indissociable du «Molenbeekistan».

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