Terrorisme

Salah Abdeslam: pour ce seul tueur rescapé, une avalanche de questions

L’interpellation de Salah Abdeslam donne aux enquêteurs l’occasion de mieux comprendre l’engrenage fatal du 13 novembre, voire de remonter aux commanditaires

Moment politico-judiciaire parfait, vendredi en fin d’après-midi à Bruxelles. Présent dans la capitale belge pour le sommet européen de printemps, le président français suit en direct l’arrestation de Salah Abdeslam aux côtés du premier ministre belge Charles Michel. On sait maintenant que le terroriste présumé avait renoncé à se faire exploser au Stade de France et envisageait d’éventuels attentats à Bruxelles. Que peut-on attendre dans les mois à venir? Premiers éléments de réponse.

■ L’arrestation de Salah Abdeslam achève-t-elle les recherches sur les auteurs et les commanditaires des attentats du 13 novembre? 

Non. D’abord parce que plusieurs suspects demeurent en fuite, à commencer par Mohamed Abrini repéré avec Salah Abdeslam dans les environs de Paris deux jours avant les attentats et considéré comme le possible artificier des terroristes. Ensuite parce que les liens exacts entre les dix membres des commandos du 13 novembre et l’Etat islamique, qui a revendiqué les attentats et rendu hommage aux «martyrs» dans son magazine en ligne Dafiq, restent obscurs. Le fait que Salah Abdeslam ait été capturé vivant est donc essentiel. D’autant que, selon son avocat, l’homme serait prêt à «coopérer».

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Tout partira d’une question: qui commandait l’opération dont Salah Abdeslam semble avoir été un rouage sinon défaillant, du moins imprévisible? Il faut se souvenir que l’homme a pris la fuite au lieu de se faire exploser ou de commettre, comme l’EI l’envisageait semble-t-il, un ultime attentat dans le XVIIIe arrondissement. On sait aussi qu’Abdelhamid Abaaoud projetait de s’en prendre au quartier d’affaires parisien de la Défense. L’interpellation d’Abdeslam ouvre dès lors un nouveau chapitre dans la traque et dans l’enquête, en plus des onze inculpations déjà prononcées en Belgique et, côté français, des centaines d’assignations à résidence et des 4000 perquisitions opérées depuis le 13 novembre, sous le régime de l’état d’urgence toujours en vigueur.

■ Les autorités belges et françaises ont-elles définitivement pris le dessus sur la nébuleuse terroriste islamiste qui opère entre Bruxelles et Paris?

On peut répondre par l’affirmative. Ce qui n’exclut pas d’autres attentats. D’autant que le conflit continue de faire rage en Syrie, que les frappes aériennes contre l’Etat islamique se poursuivent et que plusieurs pays africains – dont la Côte d'Ivoire la semaine dernière – ont été pris pour cible par les terroristes.

Le quadrillage de la police et des services de renseignement, ainsi que la coopération au niveau européen n’ont en tout cas jamais été aussi avancés. Des quartiers sensibles à forte densité musulmane, comme Molenbeek ou Schaerbeek à Bruxelles, et diverses banlieues françaises sont désormais sous surveillance constante. L’on voit mal comment de nouveaux groupes terroristes pourraient y émerger et y fomenter des opérations sans que les forces de sécurité soient alertées.

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Beaucoup plus compliquée est la question des «cellules dormantes» et de la protection dont jouissent les apprentis terroristes dans ce milieu où ils ont souvent grandi et où vivent toujours leurs parents, frères ou sœurs. La cavale bruxelloise d’Abdeslam montre qu’il avait des relais et des soutiens. La découverte de faux passeports et d’armes lourdes dans ses caches montre aussi que les ressources ne manquent pas pour de futurs tueurs prêts à s’en prendre à des innocents. On sait également que les liens entre le banditisme et l’islamisme radical demeurent très actifs. Or les gangsters d’un jour peuvent être les terroristes de demain. Et vice versa. Point crucial en revanche: les mécanismes de travail en commun des policiers franco-belges paraissent aujourd’hui rodés, comme l’a prouvé la présence à Forest d’une équipe mixte d’enquêteurs. Ce qui se passe depuis le 13 novembre préfigure une force antiterroriste européenne opérationnelle, même si l’on peut s’interroger sur les différences de méthode: l’assaut français de Saint-Denis le 18 novembre, qui se solde par des milliers de tirs et tous les terroristes tués, et celui de Bruxelles, qui a mené à ces arrestations décisives.

■ L’extradition vers la France de Salah Abdeslam est-elle acquise? Son procès aura-t-il lieu dans l’hexagone?

Salah Abdeslam est Français, même s’il est né en Belgique où il a grandi. Il a commis des actes criminels en France. Le mandat d’arrêt européen délivré par les juges français, qui lui a été notifié samedi, impose en théorie – sauf décision contraire de la justice belge – son extradition d’ici à trois mois, même s’il s’y oppose, ce qu’a annoncé son avocat. On se souvient que Mehdi Nemmouche, le tueur du Musée juif de Bruxelles le 24 mai 2014, lui aussi Français (natif de Roubaix), a été extradé vers la Belgique pour y répondre de ses crimes, deux mois après son arrestation le 31 mai 2014 à Marseille.

La question du procès est plus compliquée, non sur sa tenue en France, car il aura lieu, mais sur le calendrier et sur le nombre d’accusés qui figureront dans le box face aux parties civiles. L’ancien juge antiterroriste français Jean-Louis Bruguière évoque «deux à trois ans» de procédure avant que Salah Abdeslam ne se retrouve devant une cour d’assises spéciale, compétente en matière de terrorisme et composée de magistrats professionnels. On peut aussi penser que les plaintes des familles de victimes vont désormais affluer. Il est enfin possible, affirment les experts, que deux procès aient lieu: l’un en France et l’autre en Belgique.

■ Le témoignage de Salah Abdeslam peut-il remettre en cause la version officielle des attentats du 13 novembre et rouvrir des pistes?

C’est l’enjeu immédiat des interrogatoires qu’il va subir sans relâche. Quel était son rôle exact? Que s’est-il passé à Montrouge (sud de Paris) où une ceinture d’explosifs a été retrouvée? Qui est Mohamed Abrini, l’homme qui l’a accompagné à Paris le 11 novembre? Pourquoi avoir visé le Bataclan? Quel était le rôle d’Abdelhamid Abaaoud, tué à Saint-Denis? A qui ont été expédiés en Syrie les SMS relevés par les enquêteurs sur un portable jeté dans les poubelles? Que s’est-il passé à l’aube du 14 novembre sur l’autoroute Paris-Bruxelles, où le véhicule dans lequel il se trouvait a été contrôlé par les gendarmes, qui l’ont laissé repartir?

Les policiers ont maintenant l’homme qui peut leur apporter le «chaînon manquant» de leurs investigations. Mais ils détiennent aussi celui qui, par ses réponses, peut mettre en lumière de sérieux ratages dans leur dispositif, avant et après les attentats.

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