Ce n'est pas une avalanche, seulement une prise de conscience. «Il n'y a pas eu d'augmentation flagrante des cas de violence extrémiste ces dernières semaines, assure un porte-parole de la police. Mais leur caractère spectaculaire peut expliquer l'intérêt public.» Spectaculaires en effet, les cas d'un Indien agressé il y a moins de quarante-huit heures dans un train de Leipzig, de deux Africains pourchassés et tabassés à Eisenach le week-end dernier par des néonazis, d'un autre battu à mort à Dessau il y a un mois. D'un sans-abri enfin, roué de coups et finalement tué par deux skinheads sur une île de la Baltique en juillet… La liste est longue. Tous ces faits divers tragiques, mais coutumiers au dire de la police, ajoutés à l'attentat de Düsseldorf – où neuf étrangers dont six juifs ont été blessés jeudi dernier sans que l'on sache avec certitude s'ils étaient visés –, ont provoqué des réactions sans précédent en Allemagne: «La démocratie allemande s'est définie et continuera de se définir en contre-pied du régime totalitaire nazi. Les valeurs de notre société sont et restent le refus du nazisme, du racisme et de l'antisémitisme», a ainsi rappelé le ministre de l'Intérieur Joschka Fischer, dans une interview au Tagespiegel, appelant à une «tolérance zéro» envers ces dérives. «Nous sommes arrivés à un point où la majorité silencieuse n'a plus le droit de se taire. Je suis heureux que l'opinion publique démocrate se réveille enfin, a ajouté le ministre vert, Nous sommes au début d'un débat.» Dans le même état d'esprit, mardi, le ministre de l'Intérieur de Bavière, Günther Beckstein, a relancé l'idée d'une interdiction du Parti national démocrate (NPD) aux orientations néonazies – le plus radical des trois partis d'extrême droite d'Allemagne – qui compte 6000 membres.

Pendant des années, le débat sur l'extrémisme est resté tabou, limité à des groupes d'intellectuels et de militants antifascistes. Longtemps, les Allemands – de l'Ouest – ont considéré le phénomène de la violence et du racisme comme une séquelle du communisme, circonscrite dans l'est du pays. Plus de 40% des agressions recensées comme «extrémistes» sont en effet commises dans l'ex-RDA, là où ne vit pourtant que 19% de la population. L'ouest, pour se donner bonne conscience, s'est toujours abrité derrière ces chiffres.

Désormais, le tabou s'effrite. Un sondage, réalisé cette semaine par l'institut Forsa pour la TV Deutsche Welle, révèle que, pour 80% des Allemands, l'extrémisme de droite est un danger qui menace de plus en plus leur pays. Pourtant, «les cas de violence n'ont pas augmenté», confirme Annelie Buntenbach, député écologiste de Bielefeld chargée des problèmes d'extrême droite. «D'après nos chiffres, les attaques extrémistes ont fait 136 victimes depuis dix ans», soit en moyenne plus d'une par mois. «La différence, c'est qu'aujourd'hui, le débat est devenu public. Il y a des affaires dont on parle beaucoup et qui avant auraient donné lieu à une simple brève dans les journaux. Les maires refusaient d'en parler de peur que le nom de leur ville ne soit associé à une agression raciste. Et les victimes, qui avant ne portaient pas systématiquement plainte, le font désormais.» Même les grands patrons se joignent au débat, pour des motifs qui ne sont pas forcément dénués d'arrière-pensées. Jugeant que la médiatisation des agressions fait un «tort important» à l'économie du pays, le secrétaire général de la Fédération des industriels, Ludolf von Wartenberg, estime ainsi que «l'Allemagne est l'objet d'une observation politique particulière en raison de sa taille et de son histoire».

Après des années de silence relatif, les réactions indignées s'enchaînent. «Bientôt, les passagers d'un métro ne pourront plus regarder leurs pieds lorsque l'on se fera agresser», juge un Africain, victime de fréquentes injures. A la rentrée, une campagne médiatique parrainée par le Ministère de l'intérieur et le Congrès des juifs d'Allemagne incitera les citoyens à la tolérance envers les autres. Tous les autres. La xénophobie n'est en effet que la manifestation la plus visible du phénomène extrémiste. Mais la violence radicale se dirige de plus en plus contre tous ceux qui vivent «hors norme»: sans-abri, homosexuels, hippies… «Aujourd'hui, la haine se dirige principalement contre les étrangers, confirme Paul Spiegel, le président du Congrès juif allemand, dans une interview au quotidien Rhein Zeitung. Si l'on n'y prend garde, demain, elle se manifestera contre les handicapés, puis contre toutes les autres minorités.»