Royaume-Uni

A Salisbury, l’agent innervant Novitchok a frappé au hasard

Des traces de l’agent Novitchok, qui a empoisonné Sergueï et Ioulia Skripal en mars, ont contaminé un couple apparemment sans lien avec cette affaire

Pour les habitants de Salisbury, c’est un cauchemar qui recommence. Trois mois après l’empoisonnement de Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia, voilà la petite ville tranquille du sud-ouest de l’Angleterre de nouveau remplie de policiers, et des quartiers entiers sont fermés à la population. Le parc de la Reine Elizabeth, à deux pas de la gare de Salisbury, est ainsi bouclé par les autorités.

Mercredi soir, la police britannique a annoncé qu’un couple vivant à Amesbury, à une dizaine de kilomètres de là, avait été empoisonné à l’agent innervant Novitchok, le même que celui utilisé contre les Skripal, un poison mis au point en URSS dans les années 1970. Elle écarte pour l’instant l’hypothèse d’une nouvelle attaque. «Nous travaillons sur l’idée que ce couple est victime des conséquences de l’attaque précédente et n’a pas été directement visé», explique Ben Wallace, secrétaire d’Etat chargé de la sécurité intérieure.

L'inquiétude des habitants de Salisbury

En clair, les deux victimes seraient entrées en contact par hasard avec des traces du poison, qui auraient été laissées derrière eux par les assassins au mois de mars. Ce qui pose une question anxiogène pour les habitants de Salisbury: combien d’endroits contaminés reste-t-il dans leur ville? Est-il dangereux de se promener dans le parc où les Skripal ont été retrouvés agonisant ou dans les restaurants qu’ils ont fréquentés? «Le problème du Novitchok est que c’est un poison qui ne se dégrade pas avec le temps, précise Ulf Schmidt, chercheur résident à la fondation Brocher, à Genève. Je peux comprendre l’inquiétude des gens qui habitent sur place.»

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Le couple a été identifié comme étant Charlie Rowley, 45 ans, et Dawn Sturgess, 44 ans, mère de trois enfants. A priori, rien ne les relie à Sergueï Skripal. Ils sont Britanniques, vivent à Amesbury et n’ont aucun lien connu avec le moindre réseau d’espionnage.

Samedi matin, Dawn Sturgess est tombée gravement malade. Cinq heures plus tard, son compagnon s’effondrait de la même façon. Initialement, la police a cru qu’ils avaient consommé une drogue, peut-être mélangée à un produit toxique. Mais face aux symptômes – écume sortant de la bouche, organes internes qui ne répondent plus les uns après les autres… –, un échantillon a été envoyé au laboratoire militaire de Porton Down, non loin de là. Le résultat est tombé mercredi soir: il s’agit de l’agent innervant Novitchok. Il reste à déterminer s’il s’agit exactement du même lot que celui utilisé contre les Skripal.

L’attaque a été menée de façon complètement irresponsable

Ben Wallace, secrétaire d’Etat britannique à la sécurité intérieure

Comment les deux Britanniques sont-ils entrés en contact avec ce poison? Vendredi dernier, la veille de tomber malades, ils sont allés faire des courses à Salisbury, puis sont rentrés chez eux, à Amesbury. «Ils ont dû toucher quelque chose et avoir été contaminés», confie Sam Hobson, un ami du couple.

Une très petite quantité est suffisante

Le mode opératoire exact des assassins de Sergueï et Ioulia Skripal n’est pas connu, mais l’enquête a désormais mis au jour quelques faits précis. Premier élément, l’Organisation pour la prohibition des armes chimiques a déterminé qu’il s’agissait d’un poison très pur. «Il a donc été élaboré dans un laboratoire, ce qui signifie qu’il est improbable que cela ait été fait par des terroristes mal équipés, estime Ulf Schmidt. Cela pointe vers la responsabilité d’une entité étatique.» Le Royaume-Uni a publiquement accusé la Russie d’être responsable de la tentative d’assassinat.

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Deuxième élément, le poison a été déposé sur la poignée de porte de la maison de Sergueï Skripal et c’est ainsi que lui et sa fille ont été contaminés. Troisième élément: d’autres traces de poison ont été retrouvées ailleurs, sachant qu’une très petite quantité est suffisante pour provoquer la mort. «L’attaque a été menée de façon complètement irresponsable», estime Ben Wallace, le secrétaire d’Etat britannique à la sécurité intérieure. Que ce soit lors de la préparation de l’attaque ou après, l’agent Novitchok a été répandu à plusieurs endroits. En 2006, lors de l’empoisonnement d’Alexandre Litvinenko, un autre ex-agent russe, des traces du produit radioactif polonium avaient de même été retrouvées un peu partout sur le chemin des assassins.

La seule façon de sauver les personnes empoisonnées à l’agent innervant est d’intervenir très vite, avant que le système respiratoire ne soit atteint. L’hôpital de Salisbury a réussi à sauver la vie de Sergueï et Ioulia Skripal, mais cela avait pris deux mois pour le premier et un mois pour la seconde. C’est désormais ce qui peut arriver de mieux à Charlie Rowley et Dawn Sturgess.

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