«Votez pour moi!» Le voile noir de son niqab jeté au-dessus de sa tête, Salma Waheedi brandit ses affiches au beau milieu d’un terrain vague jonché de chars. Dans cette banlieue de Kandahar, ville extrêmement conservatrice du sud de l’Afghanistan, la jeune femme au visage rond fait campagne: après quinze ans à militer pour les droits des femmes dans des organisations locales et internationales, elle s’est portée candidate aux élections législatives.

Le scrutin, qui doit se dérouler le samedi 20 octobre avec trois ans et demi de retard, s’annonce particulièrement dangereux pour les candidats et leurs électeurs. A ce jour, dix candidats ont été tués à travers le pays, dont un en plein centre-ville de Kandahar. Pendant l’établissement des listes électorales cet été, les Nations unies avaient déjà compté 86 civils tués et 185 blessés lors d’attentats visant des centres d’enregistrement d’électeurs.

Des menaces au quotidien

Dernier incident en date: deux jours avant le scrutin, une fusillade revendiquée par les talibans a tué le gouverneur de Kandahar, le chef local des Renseignements et le chef de la police provinciale, homme fort du Sud afghan et principal allié des Etats-Unis dans la lutte contre les insurgés. Le commandant des forces américaines et de l’OTAN en Afghanistan, le général Austin S. Miller, a échappé de peu au massacre. Résultat: vendredi, le jour de vote à Kandahar a été reporté d’une semaine.

Finalement, je me suis dit: quitte à avoir peur, autant faire quelque chose d’utile plutôt que de me terrer chez moi!

Salma Waheedi, candidate

Salma Waheedi en a vu d’autres: mots laissés sur sa porte d’entrée, appels téléphoniques, lettres livrées jusque dans son taxi par l’intermédiaire d’enfants des rues… Anonymes ou signées par les talibans, les menaces font depuis longtemps partie du quotidien de la jeune femme. Dans cette province au sud de l’Afghanistan, berceau des talibans, une femme qui milite pour ses droits n’est pas vue du meilleur œil par tous. «Il y a quelques années, j’ai sombré dans la dépression et je n’osais plus sortir», avoue-t-elle. «Dès que j’entendais un bruit suspect, je sursautais. J’ai dû prendre des médicaments pour gérer mes crises d’angoisse. Mais finalement, je me suis dit: quitte à avoir peur, autant faire quelque chose d’utile plutôt que de me terrer chez moi!»

Aujourd’hui, alors qu’elle prend le thé dans le salon de sa maison traditionnelle, Salma reçoit justement un appel des talibans. «Ils ont utilisé le numéro de téléphone indiqué sur mes affiches de campagne», explique-t-elle. «Ils m’ont dit: tu veux faire la loi au parlement? Pourquoi ne guides-tu pas les gens selon les préceptes du Coran au lieu de vouloir créer plus de règles et de lois?»

Sorties de nuit

Pendant sa campagne, la jeune femme respecte à la lettre les règles tacites de sécurité que s’imposent tous les candidats… et qui vont à l’encontre des plus simples stratégies politiques: faire profil bas et éviter les lieux publics trop fréquentés. Sautant sur la moto conduite par son fils, elle ne fait jamais escale plus de quelques minutes, pour coller une affiche ou discuter avec un passant, auquel elle n’oublie pas de donner sa carte de visite.

«On fait comme on peut», lâche-t-elle, se hâtant cette fois de serrer quelques mains aux abords d’un stade de cricket. «J’ai pris la décision de me porter candidate et il faut que j’aille jusqu’au bout.» D’habitude, la jeune femme sort placarder ses affiches la nuit, à l’abri des regards. Et, avant d’entamer sa campagne, elle a dû persuader son mari.

Malawi Obaidullah Faizany, chef du Conseil religieux de Kandahar, condamne les attentats, «qui sont le fait de lâches qui ne savent pas ce qu’est l’islam». Pour autant, «il y a des femmes qui s’affichent en laissant paraître leurs cheveux et leurs bras. Celles-là, il est normal qu’elles reçoivent des menaces», précise le vieil homme, assis sur un coussin traditionnel posé sur le sol.

Nombre record de candidats sans expérience ni appartenance politique

A Kandahar, elles sont 11 femmes – pour 99 hommes – à se présenter aux élections législatives. Dans le pays, environ 400 femmes sont en lice, pour 2250 hommes (le nombre exact des candidats est encore incertain). Comme la plupart des autres candidates, c’est la première fois que cette militante féministe de 35 ans entre en politique. Dans un pays où presque 64% de la population a moins de 25 ans, la jeune femme se présente pour «porter haut les vraies préoccupations du peuple».

Selon l’Afghanistan Analysts Network, seuls 8% des candidats sont membres de formations politiques – principalement le Jombech-e Melli-ye Islami du chef de guerre Abdoul Rachid Dostum, accusé de tortures particulièrement barbares, y compris sur un opposant politique, et le Hizb-e Islami de Gulbuddin Hekmatyar, surnommé le «boucher de Kaboul» pour avoir pilonné la capitale pendant la guerre civile. Un nombre record de nouveaux candidats, souvent sans expérience ni appartenance politique, tentent de disputer aux éléphants des partis les sièges de la Wolesi Jirga. Femmes, hommes d’affaires, jeunes issus de la société civile… Ils comptent bien faire bouger les lignes au parlement, jusqu’ici dominé par les chefs de guerre et les notables. Selon la Commission électorale indépendante, au moins 60% des candidats auraient moins de 40 ans.

Le lendemain, dans une cour nichée au détour d’un chemin en terre, à l’abri des regards, Salma Waheedi organise un meeting. «A bas la corruption! Place aux femmes en politique et dans nos universités!» Face à elle, assises sur de larges tapis, une trentaine de femmes en burqas bleues l’écoutent attentivement. Bibi Hadissa, 18 ans, va voter pour la première fois. «Mon père refuse que j’aille à l’école parce que je suis une fille. Si plus de femmes accèdent au parlement, elles créeront des lois qui garantissent l’éducation pour tous. Alors j’aurai une chance d’avoir un métier et de travailler pour mon pays.»

«Donner un nouvel élan au pays»

Dans les locaux de la radio pour femmes qu’elle a fondée, Mariam Durani veut aussi croire à la victoire. «Nous voulons bouter hors du parlement les politiciens corrompus, et donner un nouvel élan au pays», clame la jeune femme, qui se présente aussi pour la première fois et, comme la plupart des femmes, n’est soutenue par aucun parti politique. Mais, de peur des attentats, cette activiste, qui a reçu plusieurs prix décernés par des personnalités comme Michelle Obama et Hillary Clinton, n’organise ses meetings que dans les locaux souterrains de la radio.

Malgré les risques, le vice-gouverneur de la province, Abdoul Hanan Moneeb, en est certain: «La situation est sous contrôle», assure-t-il. «Nous ne nous attendons pas à davantage de violences pendant les élections, car nos forces de l’ordre sont particulièrement vigilantes.» C’était une semaine avant la fusillade qui a tué jeudi les trois principales autorités provinciales…

Mes proches ne comprennent pas pourquoi ils risqueraient leur vie pour aller voter

Karim, électeur

Autre menace qui pourrait encore limiter le taux de participation: le groupe Etat islamique, dont la branche afghane a germé en 2015 et revendique des attaques particulièrement meurtrières à l’encontre des civils. «Le problème, c’est que nous ne savons jamais d’où le danger pourrait venir», s’inquiète Karim, un habitant de Kaboul. Passionné de politique, ce trentenaire est le seul de sa famille à s’être inscrit sur les listes électorales. «Mes proches ne comprennent pas pourquoi ils risqueraient leur vie pour aller voter», explique-t-il. «Et je les comprends, mais avec tous ces nouveaux candidats, je pense que nous avons une chance de changer les choses au parlement.»

Le Ministère de l’intérieur a mobilisé près de 55 000 membres des forces de l’ordre pour sécuriser le scrutin. Mais à travers le pays, à cause des risques sécuritaires, un tiers des quelque 5000 bureaux de vote n’ouvriront pas samedi.