Costume-cravate impeccable par 30 degrés, lunettes cerclées d'or, canne à pommeau. Sami Mohieldin El Haj a l'air d'un gentilhomme. Il y a deux mois encore, il figurait pourtant parmi «les pires des pires», les détenus de Guantanamo en pyjama orange. Le Soudanais a été arrêté fin 2001 alors qu'il effectuait un reportage à la frontière afghano-pakistanaise pour la chaîne de télévision qatariote Al-Jazira.

Détenu durant six ans et demi sans aucun motif d'inculpation, le journaliste est de passage à Genève afin de plaider sa cause auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les droits de l'homme. Une procédure y est en cours, grâce à la fondation Alkarama, pour faire reconnaître le caractère arbitraire de son emprisonnement, prémices à une action pénale.

Le Temps: Parlez-nous des circonstances de votre arrestation en 2001; était-ce lié à votre travail de journaliste?

Sami Mohieldin El Haj: J'ai quitté Doha – où je travaillais pour Al-Jazira depuis deux années – en octobre 2001 afin de couvrir la guerre américano-afghane et la chute des talibans. J'ai été arrêté le 15 décembre 2001 à la frontière pakistanaise, alors que tous mes papiers étaient en règle. Les interrogateurs eux-mêmes m'ont dit que ça devait être une erreur, que je serais libéré très vite. En réalité, j'ai été arrêté et emprisonné aussi longtemps parce que je travaillais pour Al-Jazira et que les Américains n'apprécient pas la façon dont cette chaîne couvre les événements.

– N'avez-vous pas rencontré, dans le cadre de votre enquête, des talibans ou des membres d'Al-Qaida?

– Si, j'ai interviewé Abu Hafs, considéré comme le numéro trois d'Al-Qaida, mais je suis sûr que ma capture n'a aucun rapport. J'ai rencontré en Afghanistan des gens de toutes opinions, c'est mon travail. Et si j'avais pu parler à Ben Laden, je l'aurais fait! Durant ces six ans et demi de prison, j'ai été interrogé plus de 200 fois: 95% des questions tournaient autour d'Al-Jazira. On m'a même proposé de travailler comme espion pour les services secrets américains au sein de ma télévision.

– Vous avez été transféré à Guantanamo en juin 2002. Quelles ont été vos conditions de détention?

– Nous étions isolés, maltraités et sans aucun droit, pas même celui de faire la grève de la faim! J'en ai fait plusieurs – la dernière a duré de janvier 2007 à mai 2008, date de ma libération – mais on m'enfilait des tuyaux dans le nez pour me forcer à ingurgiter des quantités énormes de nourriture qui provoquaient vomissements et diarrhées. Et pendant ce traitement, j'étais attaché sur une chaise, dans l'impossibilité de bouger. Sinon, ils nous empêchaient de dormir, laissaient la lumière tout le temps allumée, nous mettaient dans des cellules glacées, nous enveloppaient de drapeaux américains et israéliens, piétinaient le saint Coran, nous dénudaient ou encore nous humiliaient sexuellement.

– Vous marchez avec une canne. Est-ce dû à un mauvais traitement?

– On m'a fait sauter dans l'avion durant un transfert à la prison de Bagram. Je me suis déchiré les ligaments du genou. Les punitions – comme se tenir accroupi des heures durant – ont fait ensuite que je n'ai jamais pu guérir.

– Qu'est-ce qui vous a permis de tenir durant ces six années et demie?

– Les journalistes doivent comprendre qu'ils ont une mission. Quand je suis parti en octobre 2001 pour couvrir cette guerre, j'ai laissé mon fils d'un an et ma femme en sachant que je pouvais recevoir une balle. J'étais conscient du danger. Ensuite, en détention, je me suis dit que j'étais là comme témoin, que je devais me souvenir de tout pour ensuite pouvoir le raconter.

– Avez-vous eu des contacts avec votre famille, avec un avocat durant la détention?

– J'ai eu accès à un avocat à la mi-2005, un Britannique qui se bat énormément pour les prisonniers de Guantanamo. Quant à ma famille, j'ai eu quelques contacts grâce au CICR (Comité international de la Croix-Rouge), mais les lettres arrivaient de façon irrégulière, souvent avec six mois de retard, parfois deux ans.

– Comment expliquez-vous votre libération?

– Il y a eu une immense mobilisation d'ONG et de journalistes, une procédure en cours devant l'ONU. Cela a dû mettre la pression sur les Etats-Unis.

– Comment vivez-vous aujourd'hui?

– J'ai repris le travail à Al-Jazira. Nous avons créé un département droits humains que je dirige. Je vais aussi travailler sur un livre ou un documentaire consacré à ce que j'ai subi. Je ne pourrai oublier Guantanamo que le jour où il sera fermé. Il reste 269 personnes enfermées là-bas. Certaines sont devenues folles.