«Maintenant, on retrouve des morceaux d'embarcations juste à la sortie de la rade…» Pétros*, pêcheur du port de Vathy, se désole tout bas de scènes devenues courantes sur les rivages de Samos. Cette île grecque de la mer Egée située à 600 km d'Athènes est séparée de la côte turque par le détroit de Mycale, un bras de mer de 1,2 km. C'est le trajet le plus court entre l'Asie et l'Europe, celui qui est le plus souvent emprunté par les clandestins. «On retrouve parfois des vêtements et des corps. Le plus souvent, les passeurs laissent leurs clients à mi-chemin. Pour diminuer les risques, ils partent quand la mer est mauvaise. Quand les bateaux des gardes-côtes ne peuvent pas sortir.» Et malgré des patrouilles renforcées depuis l'an dernier, le flux ne tarit pas.

Fuyant l'Irak, la Somalie ou l'Afghanistan, des centaines de milliers de clandestins tenteraient de passer chaque année par la Grèce pour se rendre à Londres ou à Francfort. Athènes dispose d'à peine 15 000 hommes pour surveiller 2800 km de frontières en zone montagneuse, 6800 km de côtes et une centaine d'îles habitées. Le pays est considéré comme le point de passage le plus aisé pour les clandestins.

Signataire du Traité du Schengen sur la libre circulation des biens et des personnes, la Grèce réclame depuis des années le soutien actif des autres pays de l'UE. En vain. Une police des frontières commune pourrait être mise en place. Bruxelles envisage aussi l'ouverture de centres de détention pour clandestins. Peut-être même en dehors de l'UE, en Tunisie ou en Libye. Mais aucun choix ne sera arrêté avant 2010.

En janvier dernier, le gouvernement grec de centre droit a décidé de créer, unilatéralement, ses propres structures. Trois sites prioritaires ont déjà été retenus: la région d'Evros, située à la frontière terrestre avec la Turquie, le port de Patras, qui dessert l'Italie, et Samos. L'île sera équipée d'un centre moderne, à Vathy, près du cimetière, sur un ancien terrain militaire. Assis confortablement dans son bureau, Costas Caraminas, le maire du chef-lieu de l'île, se refuse à commenter ce choix imposé par l'Etat. «Maintenant, c'est une affaire de temps et de financement, résume-t-il en égrenant les perles nacrées de son komboloï. C'est à Athènes et à Bruxelles de se mettre d'accord. Cela ne nous regarde plus.»

Costas Caraminas ne veut surtout pas parler du centre d'internement de la rue Sahtoury, situé à 20 mètres de son bureau. Entre l'école de musique communale et l'église, un centre «provisoire» a été ouvert il y a dix ans pour rassembler les clandestins. Ce bâtiment néoclassique fissuré de tous côtés, sans eau courante ni chauffage, est pourtant au cœur de toutes les conversations des 35 000 habitants de Samos. Mais rares sont ceux qui acceptent d'en parler ouvertement.

En septembre dernier, juste après les Jeux olympiques d'Athènes, médecins, services sociaux et avocats ont alerté les médias et les organisations humanitaires sur les conditions de détention des clandestins dans cette bâtisse à l'abandon. Deux cent cinquante personnes vivaient alors ici, entassées dans moins de 350 m2, gardées jour et nuit par un policier armé. «Cela dépassait tout ce que j'avais déjà pu voir de misère humaine, se rappelle Clio*, une des rares personnes ayant eu le droit d'y pénétrer. Autant de gens parqués, sans séparation entre hommes et femmes, c'est inimaginable en Europe au XXIe siècle. Les riverains se sont plaints du bruit. Alors, la police a posé des grilles et obstrué les vitres.» Des rapports similaires ont été établis pour 11 des 18 autres centres «provisoires» que compte le pays. Ils ont valu à la Grèce d'être épinglée aussi bien par le Conseil de l'Europe, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) que par le Département d'Etat américain.

Mouvement d'aide

Aujourd'hui, le bâtiment de la rue Sahtoury est occupé par 36 personnes. Et si la lumière pénètre toujours aussi mal à l'intérieur, médecins, services sociaux et avocats y sont dorénavant admis pour soigner et informer les clandestins de leurs droits: régularisation, demande d'asile, etc. Mais, faute de volonté politique, l'article 44 (modifié en 2001) du Code pénal grec n'est pas complètement appliqué: les immigrés ne bénéficient encore ni de la liberté de circuler ni des services de traducteurs.

Les habitants s'interrogent: «S'agit-il réellement de réfugiés politiques?»; «Est-ce à la Grèce de payer pour les loger?»; «Combien de temps vont-ils rester à Samos?» Yassimo Keraya, elle, ne se pose pas de questions. Cette fonctionnaire des impôts de Vathy a fondé le Mouvement d'aide aux réfugiés de Samos. «On leur fait passer des cigarettes, des vêtements chauds pour l'hiver, dit-elle. On ne peut pas rester sans rien faire.»

«Il faut rester vigilant, mais les choses s'améliorent», positive Christina Ziaka, responsable du dossier «immigrés» de la branche grecque de l'association Youth Against Racism. «La décision de créer de vraies structures permanentes va dans le bon sens. A condition qu'on s'achemine vers des centres d'accueil et non plus de détention, et qu'on accorde à ces gens le statut de réfugié.» En 2004, la Grèce n'a accordé qu'à 22 personnes le statut de réfugié politique.

«L'immigration est un phénomène très récent dans notre pays et depuis quinze ans, aucun gouvernement n'est parvenu à le gérer», analyse Gregoris Valianatos. Ce lobbyiste professionnel spécialiste du droit des minorités en Grèce est très pessimiste. «Vu le traitement des hommes et de la question en ce moment, pour moi, ouvrir des centres en Grèce ou en Libye, c'est du pareil au même…»

* Prénoms fictifs.