Le Yémen, contrée la plus pauvre de la péninsule arabique, est souvent associé au fondamentalisme, aux attentats terroristes et à une instabilité chronique. Les attaques de touristes espagnols et belges, en 2007 et 2008, l’attentat meurtrier contre l’ambassade américaine en septembre dernier témoignent d’une «escalade de la violence» depuis quelques années, explique Laurent Bonnefoy, chercheur associé à l’Institut d’études et de recherches sur le monde arabe et musulman d’Aix-en-Provence. Ce lundi, un verdict est attendu dans le procès de 16 membres présumés d’Al-Qaida, accusés d’avoir attaqué des intérêts occidentaux.

Combattants d’autres pays

Le territoire montagneux du nord du Yémen et ses frontières poreuses avec l’Arabie saoudite offrent un terreau favorable aux groupes djihadistes. L’Etat n’a pas de contrôle effectif dans de nombreuses régions rurales. Par ailleurs, des migrations de combattants des autres pays s’intensifient. La politique saoudienne de répression et de réhabilitation des djihadistes pousse ces derniers à fuir vers le Yémen. Des officiels américains s’inquiètent d’une communication intensifiée entre les groupes terroristes du Pakistan, de la Somalie et du Yémen. Et une douzaine de combattants auraient quitté les territoires des deux premiers pour rejoindre les montagnes yéménites, rapporte le New York Times.

«Al-Qaida au Yémen n’a pas de projet politique défini et ne représente pas une base fondamentale de l’organisation pour le moment», explique Laurent Bonnefoy. Néanmoins, «le mouvement s’est organisé», ajoute-t-il, et la nouvelle fusion entre les groupes d’Al-Qaida du Yémen et de l’Arabie saoudite en janvier 2009, fixe de nouvelles ambitions dans la région. Le groupe a déclaré dans une vidéo en janvier 2009: «Nous commençons ici pour nous rencontrer à Aqsa (ndlr: mosquée à Jérusalem et le troisième lieu saint de l’islam)». L’objectif est de «nettoyer la péninsule arabique de l’occupant», puis de libérer les «frères dans la bande de Gaza et en Palestine».

Depuis l’unification du pays en 1990, le Yémen fonctionne sur un fragile équilibre du pouvoir: les autorités composent avec les groupes tribaux et les mouvances islamistes. Les attentats du 11 septembre 2001 ont toutefois changé les rapports de force et le pays redevient un enjeu stratégique pour les Etats-Unis. La présence de Yéménites en Aghanistan et l’implication de l’un de ses ressortissants, Ramzi Bin al-Shayba, dans les attentats de New York, incite le pays à se ranger aux côtés de Washington dans sa guerre contre le terrorisme. Cette nouvelle politique marque une «rupture progressive entre le pouvoir et les militants», écrivent François Burgat et Laurent Bonnefoy dans un rapport sur le Yémen datant de 2009 pour le compte de l’organisation espagnole Casa Arabe. Avec cette nouvelle répression, on assiste à une radicalisation des mouvements islamistes.

«Confrontation directe»

«Le gouvernement est passé à une politique de confrontation directe avec la jeune génération», explique Ahmed Saif, directeur du Centre de Sheba de recherche et d’études. Cette nouvelle génération des militants islamistes est différente. Ils sont «influencés par la stratégie irakienne qui s’en prend […] aux intérêts économiques, à des bâtiments abritant des forces de sécurité et aux ressortissants occidentaux», écrivent François Burgat et Laurent Bonnefoy. Le compromis qui prévoit un équilibre de pouvoir est rompu et ils ne se considèrent plus tenus à une coopération avec les autorités.

Au nom de la lutte contre le terrorisme, l’Etat yéménite réprime divers mécontentements populaires. «Grâce à une propagande efficace qui fait de la «jeunesse croyante» (ndlr: association prônant un renouveau zaydite et faisant partie du courant chiite minoritaire au Yémen), groupe terroriste financé par l’Iran, le gouvernement a réussi à criminaliser sans réserve les «rebelles chiites» […] et à inscrire sa campagne dans le cadre vendeur de la lutte antiterroriste», écrivent les deux chercheurs. Au sud, l’Etat réprime les volontés sécessionnistes alimentées par un sentiment de discrimination et de sous-développement de la région. Ces agitations sociales sont susceptibles de nourrir les rangs des djihadistes, dont la rhétorique anti-américaine séduit déjà une large frange de la population.