crise ukrainienne

Sanctionner la Russie: dilemme américain

Si le président russe Vladimir Poutine n’exclut pas une intervention militaire, Washington prend des mesures pour sanctionner Moscou. Mais sans le soutien européen, elles n’auront que peu d’impact

Sanctionner la Russie: dilemme américain

Ukraine Vladimir Poutine n’exclut pas une intervention militaire

Sans le soutien européen, les mesures américaines auront peu d’impact

Entre Moscou et Washington, l’escalade verbale se poursuit. En visite à Kiev, le secrétaire d’Etat américain John Kerry a vivement critiqué la Russie qui chercherait un «prétexte pour envahir l’Ukraine». Ses propos répondaient aux premières déclarations du président russe sur les derniers événements. Vladimir Poutine, qui parle de «coup d’Etat» à Kiev, a nié que des forces russes opéraient en Crimée, relevant qu’il ne s’agissait que de «forces locales d’autodéfense». Il n’a toutefois pas exclu une intervention militaire pour, le cas échéant, protéger «ses citoyens».

Le président Barack Obama a lui aussi ajouté sa touche en déclarant qu’il doutait de la bonne foi de son homologue russe. Du côté américain, l’escalade verbale va de pair avec les premières sanctions décidées lundi par Washington, même si l’administration démocrate dit avoir pour objectif premier la ­ «désescalade».

Il faut remonter à la guerre ­russo-géorgienne de l’été 2008 pour retrouver une rhétorique aussi enflammée entre les deux grandes puissances de la Guerre froide. Et le Congrès, sous l’influence d’un puissant lobby anti-russe, pourrait exacerber la situation en s’en prenant directement à des proches du maître du Kremlin et en exhortant le FMI à refuser toute aide à Moscou.

La coopération militaire entre la Russie et les Etats-Unis est suspendue. La mesure n’est pas exempte de dangers. Le porte-parole du Pentagone John Kirby ne s’y est d’ailleurs pas trompé, parsemant son commentaire de quelques précautions: «Bien que le Département de la défense juge utiles les relations militaires avec la Russie que nous avons développées au cours des dernières années pour renforcer la transparence, la compréhension réciproque et réduire le risque d’erreurs de perception, nous avons suspendu tout engagement militaire entre les Etats-Unis et la Russie.» Washington a aussi annulé diverses rencontres liées à un traité bilatéral d’investissement, ainsi que des discussions à Washington sur la coopération russo-américaine sur les marchés de l’énergie. La suspension des préparatifs du sommet du G8 de Sotchi en juin et la menace d’exclure la Russie du G8 relèvent également des mesures symboliques prises par l’administration démocrate.

Si le Kremlin devait effectivement intervenir en Ukraine, Washington prévoit néanmoins des mesures plus douloureuses visant à profiter de la vulnérabilité économique de la Russie. L’Amérique prévoit, si nécessaire, de geler les avoirs de hauts responsables militaires impliqués dans les événements de Crimée et de les interdire de séjour aux Etats-Unis. Elle envisagerait de s’en prendre, à l’image de l’Iran, aux institutions financières de la Russie qui sont intégrées dans la finance mondiale, mais aussi aux investissements en Russie.

La menace est exprimée avec force, mais elle pourrait être très difficile à mettre à exécution. L’impact de sanctions économiques dépendra beaucoup de l’attitude des Européens (lire ci-dessous) qui ont un volume d’affaires avec la Russie de près de 460 milliards de dollars contre 40 milliards pour les Etats-Unis. Avec le recul, l’arrogance dont avait fait preuve la secrétaire d’Etat adjointe chargée des Affaires européennes, Victoria Nuland, en confiant secrètement à l’ambassadeur américain en Ukraine que «l’UE aille se faire foutre» pourrait susciter quelques remords à un moment où l’Amérique a besoin de l’Europe.

La réticence européenne à prendre des sanctions économiques se retrouve aux Etats-Unis au sein de certains milieux d’affaires très en phase avec l’économie russe. Selon le New York Times, Pepsi, dont la Russie est le second plus grand marché, Boeing, General Motors, John Deere ou encore Procter & Gamble ont des intérêts importants en Russie. La major du pétrole américaine ExxonMobil espère elle aussi tirer de juteux profits des forages en mer de Kara en Arctique et en mer Baltique dans le cadre d’une joint-venture (société à capital mixte) avec Rosneft.

Pour Barack Obama, la partie est complexe. Isoler la Russie économiquement sera difficile. L’isoler diplomatiquement sera aussi ardu d’autant qu’elle dispose d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Si le président américain cherche par ses condamnations à étouffer la rhétorique belliqueuse de républicains tels que John McCain, il doit aussi veiller à ne pas mener une politique de la terre brûlée qui hypothéquerait toute future coopération avec Moscou, pourtant nécessaire.

Isoler la Russie économiquement et diplomatiquement sera ardu

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