Les sanctions décrétées par les pays d’Afrique de l’Ouest à l’encontre du Mali ont déjà réussi un tour de force. «Elles ont créé une union nationale contre elles», témoigne depuis Bamako Mouhamadou Touré, le rédacteur en chef de Studio Tamani, une radio soutenue par la Fondation Hirondelle en Suisse. Une gageure dans un pays soumis aux assauts des groupes djihadistes et fracturé par les divisions intercommunautaires.

Selon le journaliste, les Maliens sont quasi unanimes pour dénoncer la dureté des sanctions décidées il y a dix jours par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao). En effet, la plupart des pays voisins ont fermé leurs frontières avec le Mali.

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L’embargo ne comprend pas les biens de première nécessité, mais il est assorti de sanctions financières et d’un gel des avoirs maliens dans les banques d’Afrique de l’Ouest. Autant de mesures censées asphyxier l’Etat malien. La Cédéao espère ainsi contraindre les militaires qui ont pris le pouvoir en août 2020 d’organiser au plus vite des élections. Plus rapidement que dans le délai de cinq ans proposé par la junte.

Défiance «historique»

Signe de la défiance des Maliens, la manifestation de vendredi à laquelle appelaient les militaires a réuni une foule immense au centre de Bamako, malgré l’augmentation des cas de covid. «Une affluence historique», juge Mouhamadou Touré, en l’absence de chiffres officiels. «Bien que le Premier ministre ait déclaré que 'le Mali ne craint que Dieu et son peuple', les gens sont inquiets, tempère Mouhamadou Touré. Les queues devant les banques se sont allongées et les prix de l’huile, du riz ou du ciment ont déjà augmenté, car les commerçants anticipent les difficultés. Les Maliens ont des difficultés à se rendre dans les pays voisins. Cette situation n’est pas tenable.»

Signe de la nervosité au Mali, plusieurs arrestations ont eu lieu ces derniers jours, dont un économiste connu qui a été arrêté et écroué mardi par la justice. Etienne Fakaba Sissoko avait déclaré dans des médias internationaux qu’il serait difficile pour le Mali de «tenir plus de deux mois», notamment pour payer les fonctionnaires.

Mouhamadou Touré estime tout de même qu’il existe encore une liberté d’expression dans le pays, même si les interlocuteurs sont de plus en plus prudents.  Créé et soutenu par la Fondation Hirondelle, ONG basée à Lausanne, Studio Tamani compte sur une rédaction de 30 journalistes à Bamako et cinquante correspondants à travers tout le Mali, y compris dans les zones qui échappent à l’Etat malien.  Selon des études d’audience récentes, les programmes de Studio Tamani sont écoutés chaque jour par plus de 3 millions d’auditeurs via un réseau de 85 radios partenaires en FM et via un numéro de téléphone gratuit par plus de 5 millions d’utilisateurs à travers le pays.

Peu d’efficacité

Malgré les effets potentiellement catastrophiques sur la population malienne, les sanctions peuvent-elles convaincre les militaires d’adopter un calendrier électoral plus serré? Professeur à l’Institut des hautes études internationales et de développement à Genève (IHEID), Thomas Biersteker pense que les sanctions de la Cédéao pourraient inciter la junte malienne à réduire la période de transition. Ce spécialiste des sanctions, qui a lancé une application mobile pour évaluer toutes les mesures coercitives décidées par l’ONU, est arrivé à la conclusion que les sanctions internationales ont réussi à faire changer le comportement des acteurs visés dans seulement 11% des cas.

Depuis 1991, et la fin de la guerre froide qui paralysait le Conseil de sécurité de l’ONU, seul à même de décider des mesures coercitives que tous les Etats doivent appliquer, 26 pays ont été visés par des sanctions internationales. Quinze d’entre eux y sont toujours soumis. Le Mali est soumis à des sanctions de l’ONU depuis 2017, mais celles-ci ne visent qu’une poignée d’individus accusés d’entraver les efforts de paix entre les régions du nord et le gouvernement central. Ces personnalités sont interdites de voyager – dans les faits ce n’est pas le cas – et leurs avoirs à l’étranger sont gelés.

Des mesures anachroniques

Voilà des années que le professeur milite pour des sanctions ciblées afin de minimiser les effets désastreux sur la population, comme c’était le cas contre l’Irak de Saddam Hussein dans les années 1990. L’ONU a suivi le conseil, et aujourd’hui seule la Corée du Nord est encore soumise à des sanctions très larges, même si, dans les faits, la Russie et la Chine ne sont pas aussi sévères à l’égard de Pyongyang, de peur que le régime nord-coréen ne s’effondre.

Les sanctions décidées par la Cédéao contre le Mali ont donc un côté anachronique, à entendre le professeur Biersteker. «Elles sont draconiennes, juge-t-il. Quand des sanctions sont aussi larges, la question de leur application réelle se pose inévitablement. D’autant plus que les frontières du Mali sont immenses et poreuses». Toujours selon les recherches menées par l’équipe du professeur de l’IHEID, les sanctions onusiennes ont eu des conséquences humanitaires dans 44% des cas et ont renforcé la corruption dans 58% des cas. Dans 36% des cas, le pouvoir visé est devenu plus autoritaire.

L’ONU bloquée

Les dernières sanctions contre Bamako ont été décidées par la Cédéao, une organisation régionale, et non pas par l’ONU. «C’est une tendance lourde depuis plusieurs années, car le Conseil de sécurité de l’ONU est bloqué. La Russie et la Chine ne veulent plus de sanctions internationales. Je dis à leurs diplomates qu’ils se privent d’influencer ces mesures. Car, de leur côté, les Etats-Unis ou l’Union européenne sanctionnent de plus en plus d’individus ou d’entités accusés de terrorisme, de violations des droits humains, en lien avec le crime organisé ou la cybercriminalité», analyse Thomas Biersteker.

La première et dernière fois que l’ONU avait voté des sanctions pour défendre la démocratie, c’était en 1993 contre la junte qui avait renversé le président Jean-Bertrand Aristide en Haïti. Les militaires avaient finalement lâché le pouvoir, davantage sous la pression de la flotte américaine que grâce aux sanctions onusiennes. Au Mali, la Cédéao agite aussi la menace militaire mais on est loin de la superpuissance américaine.