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Une femme au volant d’une voiture en Arabie saoudite, dans le cadre de la campagne demandant la levée de l’interdiction de conduire.
© Hasan Jamali / AP PHOTO

Arabie saoudite

Les Saoudiennes prennent le volant

L’Arabie saoudite a mis fin à l’une de ses singularités: à compter de juin prochain, les femmes du royaume devraient être autorisées à conduire, dans la même mesure que les hommes. Une décision historique, qui vise à améliorer l’image du pays

La «démonstration» avait provoqué l’incrédulité et l’hilarité d’une bonne partie de la planète. Il y a quelques jours, le dignitaire religieux saoudien Saad al-Hijri partait de l’axiome selon lequel les femmes ne disposent que de la «moitié» d’un cerveau humain. Or, ajoutait celui qui était chargé jusque-là d’édicter les lois religieuses du pays, elles en perdent une moitié supplémentaire lorsqu’elles vont faire du shopping. Conclusion: ce sont des femmes qui ne disposent plus que d’un «quart de cerveau» qu’il faudrait croiser sur les routes si d’aventure elles étaient autorisées à prendre le volant. CQFD.

Des décennies de contestation

Le roi Salmane a fini de désavouer, mardi soir, son édicteur en chef de fatwas, qui avait été suspendu entre-temps. Le royaume saoudien a ainsi mis fin à l’une de ses singularités les plus antédiluviennes: à compter de juin prochain, les femmes du royaume devraient être autorisées à conduire, dans la même mesure que les hommes.

Cet aggiornamento a lieu après des décennies de contestation de la part de bon nombre d’activistes saoudiennes. Il a été perçu comme l’équivalent d’une grosse digue qui venait de sauter. Manal al-Sharif, qui avait choisi de défier la loi en 2011, et qui avait été à ce point maltraitée par la suite qu’elle avait choisi l’exil, réagissait mercredi sur les réseaux sociaux: «L’Arabie saoudite ne sera plus jamais la même. La pluie commence toujours par une première goutte.»

De fait, cette mesure s’inscrit aussi dans le projet de modernisation du royaume voulu par le prince héritier Mohammed ben Salmane. Devenu le réel «homme fort» de l’Arabie saoudite, le fils du roi compte appliquer un vaste programme, connu comme la Vision 2030, visant à affranchir le pays de sa dépendance vis-à-vis du pétrole mais aussi à le débarrasser, en partie, de la mainmise du wahhabisme, la doctrine rigoriste de l’islam qui règne dans le royaume.

L’Arabie saoudite, aujourd’hui, cherche désespérément à améliorer son image. Le pays est véritablement plongé dans une crise existentielle

Une première goutte d’eau avant le déluge, vraiment? «Il s’agit d’une mesure historique et d’une avancée considérable, concède Karim Emile Bitar, directeur de recherche à l’IRIS. Mais il faut toutefois s’interroger sur les réelles motivations qui l’expliquent. L’Arabie saoudite, aujourd’hui, cherche désespérément à améliorer son image. Le pays est véritablement plongé dans une crise existentielle.»

L’activisme déployé tous azimuts par le prince héritier ne va pas sans dégâts. Au Yémen, l’intervention armée menée par Riyad est en train de se transformer en un désastre humanitaire de très grande ampleur. Face au Qatar, soumis à un blocus par l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, Riyad compte ses rares alliés. «En termes de relations publiques, le Qatar est en train de gagner la partie. Il donne de lui-même une image beaucoup plus avenante que celle de l’Arabie saoudite», insiste le chercheur.

Scènes de joie

Le décret royal a suscité d’innombrables scènes de joie à Riyad. Il vient couronner d’autres mesures prises récemment par le prince héritier, qui ont notamment fait chanceler le pouvoir de la police des mœurs et qui, à l’occasion des célébrations de la récente Fête nationale, ont conduit à ce que, pour la première fois, les portes du stade du roi Fahd s’ouvrent aux femmes afin qu’elles puissent assister à un concert aux côtés des hommes.

Mais ces signes d’ouverture s’accompagnent aussi d’un sévère tour de vis à l’égard de toute opposition à la politique menée par le prince Ben Salmane. Des personnalités salafistes, mais aussi des libéraux dont pour certains considérés jusqu’ici comme plutôt proches du régime, ont été arrêtés ces dernières semaines ou contraints à l’exil. «L’Arabie saoudite n’a jamais été aussi répressive», notait l’un d’eux, le journaliste Jamal Khashoggi, dans une tribune du Washington Post.

La société saoudienne, travaillée par des décennies de wahhabisme, reste en moyenne très conservatrice

La presse saoudienne, pour sa part, insistait plutôt mercredi sur l’aubaine économique que représentait la décision royale pour «les familles saoudiennes». Le royaume compterait ainsi plus de 1,3 million de chauffeurs, dont une partie se charge d’accompagner les Saoudiennes privées de volant. Résultat: plus de 6,7 milliards de dollars d’économies de salaire à verser à ces chauffeurs pour les familles communes. Cette même presse passait en revanche totalement sous silence le fait que les Saoudiennes doivent encore obtenir d’un homme qu’il devienne leur «tuteur» afin de pouvoir travailler, se marier, voyager ou obtenir des soins de santé.

«La société saoudienne, travaillée par des décennies de wahhabisme, reste en moyenne très conservatrice», souligne Karim Emile Bitar. Pour lui, en l’absence d’autres réformes d’envergure, le fait de voir bientôt des femmes au volant se résumera à une simple opération de relations publiques. Mais à l’inverse, «si les dirigeants vont au-delà, ils vont perdre la mouvance conservatrice» sur laquelle le régime s’est toujours appuyé. «Il sera très difficile pour eux de trouver le point d’équilibre.»

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