Grèce

Sarah Mardini, une sauveteuse dans les filets de la justice

La nageuse syrienne, qui a sauvé la vie d’une dizaine de réfugiés en 2015 au large de l’île de Lesbos, est en prison. Elle est accusée par la Grèce de trafic d’êtres humains

Devenue une icône de la solidarité pour avoir sauvé des migrants lors de leur traversée de la Méditerranée, l’ex-nageuse d’élite syrienne Sarah Mardini est derrière les barreaux depuis le début du mois de septembre. Accusée de participer au trafic illégal d’êtres humains, elle attend d’être jugée et risque une longue peine de prison.

Lire aussi: A Lesbos: «Le plus dur, c’est les enfants morts»

Pour la jeune fille de 23 ans, la nage a toujours été une passion. Ce sport incarne une tradition de famille qu’elle pratiquait avec sa sœur Yusra sous l’œil de leur père, entraîneur professionnel.

A l’éclatement de la guerre civile syrienne, les bombardements détruisent les espérances de la famille de Sarah. La piscine de Damas où les sœurs Mardini s’entraînaient ainsi que leur maison ne sont plus qu’un tas de ruines. Après avoir déménagé constamment pour éviter les combats, la famille décide en 2015 d’essayer de faire passer Sarah et Yusra en Turquie puis en Europe avec un groupe de réfugiés.

Trois heures et demie de nage

Une nuit d’août 2015, le petit canot qui transporte les deux jeunes filles en direction de l’île grecque de Lesbos tombe en panne. Quand l’embarcation commence à couler, c’est la panique, mais Sarah et Yusra maintiennent le calme et se jettent à l’eau. Tant bien que mal, elles réussissent à traîner le bateau pendant trois heures et demie, pour finalement mettre tout le monde en sécurité.

Après avoir été acclamées par la presse mondiale comme des symboles de courage et d’altruisme, les deux sœurs gagnent finalement l’Allemagne, où elles commencent une nouvelle vie. Alors que Yusra trouve la consécration lors de sa participation aux Jeux olympiques de Rio en 2016 avec l’équipe des athlètes réfugiés, Sarah décide de retourner à Lesbos afin d’intégrer une équipe de bénévoles du Centre international d’intervention d’urgence (ERCI), une ONG grecque spécialisée dans le sauvetage et l’assistance des réfugiés.

Lire également: À Lesbos, l’impuissance des Européens face à l'afflux de migrants

«Juste une personne normale»

«Sarah est une véritable héroïne, avait déclaré à maintes reprises Panos Moraitis, le fondateur d’ERCI. Après avoir risqué sa vie, elle est maintenant parmi nous pour s’assurer qu’aucune nouvelle vie ne sera perdue dans cette périlleuse traversée.» Les arrivées sur les îles grecques ont toutefois beaucoup diminué depuis l’accord en 2016 avec la Turquie, qui s’est engagée à bloquer les départs depuis ses côtes.

Projetant de fonder un jour sa propre ONG, Sarah Mardini partageait son temps entre le secours aux réfugiés en détresse et ses études universitaires en Allemagne. Lors d’un entretien avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui a aussi relayé son histoire et qui a nommé sa sœur ambassadrice de bonne volonté, elle disait: «Je suis juste une personne normale qui essaie d’apporter de l’aide à ceux qui en ont besoin.»

Mais tandis qu’elle était sur le point de rentrer en Allemagne, le 21 août dernier, ses projets ont été brusquement interrompus par la police grecque. Arrêtée puis enfermée dans la prison de haute sécurité de Korydallos, la jeune Syrienne fait face à des accusations d’espionnage, de trafic d’êtres humains et de recel, des crimes passibles de la réclusion à perpétuité.

Une longue enquête

La police grecque mène l’enquête depuis six mois. Elle accuse des membres d’ERCI d’avoir fait rentrer des migrants sur le territoire de manière illégale en collaboration avec des passeurs, en s’abritant derrière le statut d’organisation humanitaire de l’ONG. Sarah Mardini, Sean Binder, un volontaire irlandais de 24 ans, ainsi que Nassos Karakitsos, un vétéran de l’armée grecque et directeur des opérations d’ERCI, ont été arrêtés.

«Je ne peux pas entrer dans les détails concernant les accusations auxquelles nos membres sont confrontés du moment que les investigations sont encore en cours, affirme Panos Moraitis, joint par téléphone. Toutefois, je peux vous dire qu’ils sont accusés de crimes très graves sans aucune preuve. Nassos Karakitsos a participé directement à presque toutes les opérations de secours. Cet homme est un héros qui a sauvé la vie à plus de 30 000 personnes. Sarah et Sean étaient des volontaires et coordinateurs d’ERCI qui ont tout donné pour notre mission.» Le HCR ne commente pas ces arrestations, renvoyant aux autorités grecques.

Depuis le début de ses opérations en décembre 2015, quand les traversées vers les îles grecques étaient les plus nombreuses, ERCI dit avoir porté secours et assisté plus de 550 000 personnes. L’ONG affirme avoir travaillé constamment en contact avec les autorités grecques et Frontex, l’agence européenne des garde-côtes. «Il y a toujours eu une totale transparence avec les autorités, on a accepté de faire ce qu’elles nous demandaient en respectant toutes les normes administratives, financières et opérationnelles», se défend Panos Moraitis.

«L’opinion publique grecque n’est pas en faveur des ONG qui travaillent pour aider les réfugiés. ERCI est la dernière cible d’une longue campagne de criminalisation à l’égard des organisations humanitaires. Nombreux sont les activistes qui ont été inquiétés ces derniers temps, en Grèce mais aussi en Italie», dénonce le directeur de l’ONG.

Publicité