Personne n'arrivait plus à les rasseoir. Il fallait pourtant respecter les impératifs du prime time, et ne pas dépasser l'heure prévue. Mais les femmes - qu'on avait mises à la place des délégués de Floride, afin que seuls des visages féminins apparaissent sur les écrans - ne voulaient plus obéir. «Sa-rah, Sa-rah, Sa-rah», scandaient-elles, les yeux brillants. Sarah Palin, la gouverneure de l'Alaska que John McCain a dégottée à la surprise générale pour en faire la première candidate républicaine à la vice-présidence des Etats-Unis, a fait un triomphe mercredi soir à la convention de Saint Paul. «Vous avez vu ça? Je n'avais jamais ressenti quelque chose de pareil depuis Ronald Reagan», s'exclamait une dame qui avait accroché à sa veste rouge flamboyant un badge tout en faux diamants: «McCain: 54%.» Le score avec lequel les républicains comptent terrasser Barack Obama grâce à leur nouvelle locomotive.

Quel culot! Alors que la presse et le monde politique américains détaillent depuis trois jours le manque criant d'expérience de Sarah Palin, la prétendante est passée immédiatement sur le mode «attaque». En Alaska, on a surnommé «Barracuda» la jeune femme, qui n'a d'autre antécédent politique que d'avoir été maire d'une petite ville. Devant les délégués enthousiastes, elle s'est elle-même donné un autre sobriquet: «Un pitbull avec du rouge à lèvres.»

Sarah Palin n'a pas explicité le moindre programme politique. Elle n'a pas expliqué les mesures économiques qu'entendrait prendre un futur gouvernement républicain. Elle a visé son rival tous crocs dehors. Elle était là pour ça. «Je pense qu'être maire d'une petite ville, c'est comme être un «animateur social», disait-elle en faisant référence au passé d'Obama dans les ghettos noirs de Chicago. Sauf que cela comporte de vraies responsabilités.»

Obama: snob et carriériste

Désemparée et presque abattue par l'ampleur qu'a prise le «phénomène Obama», la droite américaine cherchait depuis des mois la manière de répondre. Relativement piètre tribun, considéré comme trop proche des démocrates, McCain ne faisait pas le poids tout seul. Avec Sarah Palin à ses côtés, c'est une autre affaire.

Se posant en victime des médias et de la gauche bien-pensante, la gouverneure a joué sur tous les registres du populisme. Dépeignant un Obama snob et carriériste, «qui a déjà écrit deux livres de Mémoires mais n'a encore fait passer aucune loi au Sénat», elle s'est posée elle-même en son exact contraire: «Je ne vais pas à Washington pour chercher à récolter de bonnes opinions (dans les journaux). Je vais à Washington pour servir le peuple de ce pays.»

Sarah Palin est fière de son fils, qui partira bientôt participer à la guerre d'Irak, exactement le 11 septembre prochain. Elle est fière de son nouveau chef, un John McCain qui est «exactement le commandant en chef que je veux, en tant que mère de soldat». A l'inverse d'Obama, elle est fière de cette Amérique dont son rival s'était lamenté qu'elle «s'accroche à la religion et aux armes à feu». Que va faire Obama, une fois éteintes les lumières des stades dans lesquels il donne ses discours? «Il va prendre votre argent pour faire grossir l'administration.» Que prône Obama pour combattre les terroristes? «Il est préoccupé parce qu'on ne leur a pas lu leurs droits.»

En filigrane, la défense de la fierté républicaine version Sarah Palin passe donc par la baisse des impôts, par la poursuite de la guerre, par la justification de la torture, par les railleries contre les programmes établis, comme à Chicago, en faveur des minorités. Mais aussi par une autosuffisance claire de l'Amérique, reflétée dans l'insistance qu'a mise la candidate à prôner la reprise des forages pétroliers aux Etats-Unis, avant tout dans son propre Etat, protégé jusqu'ici pour des raisons écologiques.

Chien de garde conservateur

Ce programme extrêmement musclé tranche avec le soin qu'avait mis John McCain à défendre une politique davantage basée sur la recherche des compromis avec les démocrates. Dans sa courte carrière politique, Sarah Palin s'est montrée farouchement opposée à l'avortement (y compris dans les cas d'inceste ou de viol), elle a prôné l'interdiction de certains livres dans les bibliothèques municipales, défendu les thèses créationnistes opposées à la théorie de Darwin et s'est montrée sceptique sur la réalité du réchauffement climatique. Elle n'a fait qu'un voyage à l'étranger, l'année dernière, pour aller rendre visite à des troupes américaines basées dans le golfe Persique. Mais elle a dû aussi, parfois, composer avec l'opposition afin de faire passer ses vues conservatrices.

«Sa-rah, Sa-rah, Sa-rah», continuait de crier la foule mercredi soir dans les tribunes électrisées. Sarah sera le chien de garde du candidat républicain sur son flanc conservateur. «John McCain ne cherche pas la bagarre, disait-elle, en pouvant tout aussi bien parler d'elle-même. Mais il n'en a pas peur.»