«C'est vrai qu'il est petit!» Les quelques badauds qui traînaient mercredi matin devant la mairie de Villepinte, en banlieue parisienne, ont été tout étonnés de voir débarquer Nicolas Sarkozy en chair et en os. Sa virée n'avait pas été annoncée longtemps à l'avance, elle a été de courte durée et s'est terminée avant midi, sans incident. Mission accomplie: Nicolas Sarkozy a démontré qu'il peut se rendre en banlieue sans provoquer de troubles.

Pour le candidat de droite, un déplacement de ce genre était impératif depuis la visite surprise effectuée vendredi par Jean-Marie Le Pen à Argenteuil, la ville où Nicolas Sarkozy avait essuyé des jets de pierre et parlé de «racailles» en automne 2005. Si un candidat qui croit à l'inégalité des races peut se déplacer dans des quartiers dits «sensibles» et à fortes populations immigrées, pourquoi le favori des sondages ne pourrait-il pas le faire?

Mais voilà: Nicolas Sarkozy craint qu'un mot de travers ou une «mauvaise image» le montrant en fâcheuse posture au pied d'un HLM fasse basculer l'élection. Aussi son déplacement de mercredi a-t-il été organisé de manière à prévenir tout risque de friction avec les «jeunes des cités».

A Villepinte, Nicolas Sarkozy est en terrain conquis. Certes, la ville est plantée au milieu du chaos urbain de la Seine-Saint-Denis, entre une autoroute, un aéroport géant et une prison aux murailles sinistres. Certes, les cités pauvres d'Aulnay ou de Clichy-sous-Bois ne sont pas loin. Mais Villepinte, c'est l'autre face de la banlieue: des pavillons proprets, du calme, des arbres en fleurs. Autrefois communiste, puis socialiste, la ville est aujourd'hui dirigée par une maire de l'UMP, le parti de Nicolas Sarkozy.

Un petit tour entre les immeubles du parc de la Noue, l'une des cités de Villepinte, permet de comprendre les dynamiques urbaines qui ont déporté cette banlieue vers la droite. Pas de carcasses de voitures ou de tags anti-Sarkozy ici: tout juste un timide «Nick la volaille» dans un coin sombre. Le quartier s'est drastiquement embourgeoisé depuis que les locataires ont pu acheter leurs logements, une mesure préconisée par Nicolas Sarkozy dans son programme présidentiel.

«J'ai toujours voté à gauche, mais cette fois je vais voter UMP au premier tour», explique Jean-François, un postier bientôt à la retraite. «Mieux vaut être bien géré par un maire de droite plutôt que par quelqu'un qui fait des promesses démagogiques et qui loge mieux les gens arrivés il y a cinq ans que ceux qui sont Français depuis trente ans.» L'allusion vise «les Noirs et les Arabes» qui vivent à la Fontaine Mallet, le quartier HLM le plus «chaud» de Villepinte.

Pour autant, la droite n'a aucune intention d'abandonner les immigrés fraîchement naturalisés à ses adversaires. L'approche de la présidentielle a suscité une ruée sur les listes électorales: 1,8 million d'inscrits en plus cette année par rapport à 2006, dont 500 pour la seule commune de Villepinte. En Seine-Saint-Denis, le nombre d'inscrits a progressé de 8,5%. Autant de raisons pour Nicolas Sarkozy de courtiser les jeunes d'origine étrangère, qui sont nombreux parmi les nouveaux électeurs.

Mercredi, à la mairie de Villepinte, il s'est adressé à quelques-uns d'entre eux - trois femmes voilées, trois Noirs, trois Asiatiques... - lors d'une brève cérémonie d'accession à la nationalité. «Je suis un immigré, comme l'a si gentiment rappelé M. Le Pen à mon endroit», a expliqué le candidat en citant ses origines hongroise et grecque. «Je ne suis pas un cas à part. Moi aussi j'ai dû me battre pour y arriver», a-t-il déclaré en rendant hommage à la «France métissée».

Prononcé de façon un peu mécanique, le discours n'a pas impressionné Damien, 18 ans, look de «beau gosse» des cités avec dents étincelantes et boucle d'oreille en faux diamant. Il affiche un scepticisme typique chez ceux de sa génération: «On ne s'occupe pas de politique», dit-il en précisant qu'il ne sait pas encore pour qui voter le 22 avril.

Sous ses airs paisibles, Villepinte reste un endroit où la violence peut ressurgir brutalement. Lors des émeutes de novembre 2005, la maison de la maire avait été visée par un cocktail Molotov. Quelques mois plus tôt, un jeune de la commune avait été roué de coups lors d'un contrôle d'identité. Il est aujourd'hui en fauteuil roulant.

«Entre les jeunes et la police, c'est la bagarre, et sous Sarkozy ça s'est aggravé encore plus, estime Steve, un ami de la victime. Ce que les jeunes disent, c'est que si Sarko passe, la ville va brûler.»