Deux scènes. La première se déroule sous les lambris élyséens, le 8 janvier 2008. Nicolas Sarkozy présente ses vœux à 600 journalistes. Le président, élu huit mois auparavant, tacle les uns et les autres – «votre vie politique a commencé il y a huit mois, avec moi», à une journaliste de France 24 – et incendie Laurent Joffrin. Le directeur de Libération a osé lui demander s’il avait instauré «une forme de pouvoir personnel pour ne pas dire une monarchie élective». «Monsieur Joffrin, comment un homme cultivé comme vous peut dire une aussi grosse bêtise?» riposte le président. Le parterre de journalistes éclate d’un rire complaisant. Et bien peu confraternel.

Persiflage

Juin 2010, Toronto, le G20 s’achève. Au centre de presse, Nicolas Sarkozy se félicite d’avoir fait valoir les positions françaises auprès de ses pairs. Un journaliste de France 2 pose l’une des premières questions: le chef de l’Etat accorde-t-il encore sa confiance à Eric Woerth, le ministre du Travail cerné par les révélations médiatiques? Hors sujet. Nicolas Sarkozy tempête, sermonne à nouveau la presse et ses méthodes de travail. Cette fois, les journalistes ne rigolent plus. Au contraire, ça persifle à voix basse dans les travées.

2008-2010. On a dit hier que Nicolas Sarkozy avait «la main sur les médias». On a lu qu’il avait «les patrons de presse dans sa poche» et «les journalistes à sa botte». On constate aujourd’hui pourtant que le pilonnage de scoops a déjà éjecté deux secrétaires d’Etat, Alain Joyandet et Christian Blanc, du gouvernement. Et que chaque jour, la République tremble un peu plus. D’après Libération, «Sarkozy a perdu les commandes». Lundi, il a nommé Rémy Pflimlim, «un profil consensuel» à la présidence de France Télévisions, plutôt que son favori Alexandre Bompard, le jeune patron d’Europe 1, un ancien directeur de cabinet du premier ministre François Fillon «étiqueté UMP». Dans le tohu-bohu actuel, il fallait coûte que coûte écarter tout nouveau «soupçon d’affairisme», affirme le quotidien.

«On ne peut pas dire qu’entre Nicolas Sarkozy et les médias, le rapport de force s’est inversé», estime Claude Angeli, le rédacteur en chef du Canard enchaîné, qui revendique la publication de «sept affaires» ces dernières semaines. «Ce qui a changé, c’est le ton, dans les radios et les éditoriaux, poursuit-il. Les jugements sur le président sont plus sévères. On remarque même un certain manque de respect pour la fonction présidentielle. Le politiquement correct a reculé, et les journalistes se lâchent.»

Et s’ils se lâchent, avance Frédéric Gimello-Mesplomb, maître de conférence à Sciences Po et spécialiste des médias, c’est parce que «depuis deux ans, le pouvoir n’a cessé de soumettre les journalistes à sa communication. Après les excès, nous assistons à un retour de pendule». «Nicolas Sarkozy pensait pouvoir entretenir un rapport direct avec les Français en se servant des médias comme interface. Il a échoué», ajoute Frédéric Maillard, conseiller en communication.

Pas de verrouillage

Preuve, poursuit le spécialiste, que contrairement à ce qu’ont affirmé ses contempteurs, le chef de l’Etat n’a jamais «verrouillé les médias». «Où alors, s’il a tenté de le faire, l’effort a été sacrément contre-productif.» Même s’il les a probablement fascinés un temps, les journalistes l’ont attaqué dès les premières heures de son élection, sur la fameuse soirée au Fouquet’s par exemple.

La déferlante actuelle de polémiques évoque à Jean-Marie Charon, sociologue des médias, les années 1980-90, où le journalisme d’investigation avait porté au grand jour quantité d’affaires que l’on disait alors «politico-judiciaires». «Cette époque s’est conclue sur une overdose de l’opinion et des dérapages assez importants, comme l’affaire de Toulouse (ndlr: en 2003, la presse avait élucubré sur un réseau masochiste dans la ville rose, lié au meurtrier Patrice Alègre)», rappelle le sociologue.

Laminé par ses excès, la crise de la presse et le tempo infernal de la communication sarkozienne, le journalisme d’investigation est dorénavant en train de se «reconstruire», avance Jean-Marie Charon, «notamment sur Internet»: «Dorénavant, on découvre les affaires au rythme du Web.» «Bonne nouvelle pour la démocratie», selon Frédéric Gimello-Mesplomb, ce rythme endiablé est redouté par certains. Dimanche, dans une tribune du Monde, Simone Veil et Michel Rocard se posaient en autorités morales pour dénoncer «la broyeuse populiste» et crier «halte au feu!». «Une imbécillité», rétorque Claude Angeli, selon lequel il n’y a pas «de chasse à l’homme». «Attention à ne pas aller droit à l’excès, met cependant en garde Jean-Marie Charon. Nous sommes à un tournant. Les médias ne sont pas loin de l’esprit de rattrapage, si ce n’est de revanche.»