Le geste est au moins spectaculaire. Quinze ans presque jour pour jour après avoir engagé sa lutte armée contre Ankara, la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a annoncé cette semaine qu'elle allait arrêter le combat et se retirer de Turquie à partir du 1er septembre. L'idée, qui avait été lancée de prison mardi par le président du mouvement, Abdullah Öcalan (alias Apo), condamné à mort le 29 juin dernier, a été officiellement reprise vendredi par son aile militaire, l'Armée populaire de libération du Kurdistan (ARGK), après avoir été acceptée la veille par son conseil de commandement, qui regroupe notamment sa branche politique (ERNK), particulièrement active en Europe. Une belle unanimité qui devrait permettre à la nouvelle stratégie de se traduire dans les faits.

La décision du PKK concerne quelques milliers de combattants sur les 6000 que compterait au total l'«armée de libération». Ces hommes, qui ont continué jusqu'à ces tout derniers jours à mener des coups de main en Anatolie, sont maintenant censés rejoindre leurs camarades dans les deux sanctuaires dont ils bénéficient encore après le retournement de la Syrie, fatal à leur commandant suprême, en octobre 1998: le nord-ouest de l'Iran et, surtout, le nord de l'Irak, qui échappe totalement au contrôle de Bagdad depuis la fin de la guerre du Golfe, voici huit ans, et se trouve sous le contrôle de formations kurdes rivales.

Mais quelle portée faut-il accorder à ce geste? «Tout le monde doit réaliser le sérieux et la responsabilité qui sous-tendent cette décision historique», avait assuré jeudi l'ERNK dans un message aux autorités européennes. Affirmation répétée par Abdullah Öcalan lui-même, dans un communiqué diffusé vendredi par ses avocats. «Je voudrais souligner que je n'ai pas lancé cet appel pour de simples raisons tactiques, il est stratégique, assure Apo. Mon appel est d'une importance vitale au regard des résultats qu'il aura pour la structure de l'Etat turc et la population, ainsi que pour la structure idéologique et organisationnelle du PKK.»

La prudence s'impose cependant. «Ce que dit le PKK n'a aucun intérêt, lance ainsi Xavier Raufer, chargé de cours à l'Institut de criminologie de Paris et auteur de nombreux ouvrages sur le terrorisme. Il suffit pour s'en convaincre de se rappeler que ce mouvement a été marxiste-léniniste, avant d'affirmer que l'islam, au fond, ce n'était pas si mal. Il faut le juger sur ses actes. Et ne pas oublier que son attitude dépend étroitement du rapport de forces qu'il entretient avec l'Etat turc. Une attitude qui l'a déjà amené dans le passé à prôner des trêves, après avoir essuyé des revers sérieux face aux forces turques. Or aujourd'hui, il est prêt à tout pour empêcher la pendaison de son chef.»

Il est difficile à ce stade de prévoir le sort qui attend Abdullah Öcalan. Si le procureur général de Turquie a demandé jeudi à la Cour de cassation de confirmer la sentence de mort rendue contre le chef kurde, la décision finale reviendra au parlement d'Ankara et sera donc «politique», ainsi que l'a récemment qualifiée, d'ailleurs, le président Süleyman Demirel. Certains y ont vu le signe que l'affaire n'était pas encore jouée. D'autant que le premier ministre Bulent Ecevit, après avoir affirmé que son gouvernement ne négocierait pas avec les rebelles, a glissé mercredi que «les efforts de tous» étaient nécessaires pour mettre fin à la guerre. Ce qui a été interprété par beaucoup comme un aveu des autorités, convaincues qu'elles finiront bien par avoir besoin de leurs adversaires pour faire la paix.

Il ne s'agit pas pour autant de céder à l'optimisme. «A Ankara, rappelle Xavier Raufer, un geste d'apaisement est sensiblement plus difficile à accomplir aujourd'hui qu'il y a six mois.» C'est qu'entre-temps ont eu lieu des élections législatives qui ont propulsé au pouvoir, dans la coalition de Bulent Ecevit, le Parti de l'action nationale (MHP). Or, ce mouvement d'extrême droite, qui s'est signalé depuis sa création par son goût de la violence, ne rêve aujourd'hui que de «couper Öcalan en rondelles». Le paradoxe est que l'ascension de ces ultras a été favorisée par le refus constant de l'Union européenne d'admettre la Turquie en son sein, pour le motif officiel qu'elle ne respectait pas suffisamment les droits de l'homme. Son modèle l'a rejeté? L'électorat turc n'en a plus voulu, et s'est donné à d'autres.