Le scandale des écoutes téléphoniques en Grande-Bretagne n’en finit pas de faire de nouvelles victimes. Dimanche soir, acculé par la pression médiatique et un enchaînement dramatique des événements, le chef de Scotland Yard, Sir Paul Stephenson, a annoncé sa démission lors d’une conférence de presse, précisant d’emblée: «Mon intégrité est totale.» Quelques heures plus tôt, Rebekah Brooks, 43 ans, directrice jusqu’à sa démission vendredi de News International, la branche britannique du groupe de Rupert Murdoch, a été arrêtée par la police. Convoquée à un commissariat de Londres, celle qu’on considère comme l’une des femmes les plus puissantes du Royaume-Uni a été interpellée sur le coup de midi par des officiers d’Operation Weeting, l’unité spéciale chargée d’enquêter sur le scandale.

La démission de Sir Stephenson prouve que le scandale des écoutes ne frappe pas seulement l’empire médiatique de Rupert Murdoch, mais aussi les institutions britanniques. Prestigieuse institution fondée voici 182 ans dans une sombre rue du centre de Londres, Scotland Yard a longtemps été le symbole du sérieux, de la probité et de l’excellence en matière d’enquêtes criminelles. Arthur Conan Doyle et Agatha Christie ont eux-mêmes érigé l’institution au rang du mythe. Celle-ci traverse pourtant l’une des plus graves crises de son existence. Pendant des années, des officiers de Scotland Yard ont reçu des pots-de-vin pour lâcher des informations sur des célébrités, des citoyens ou des membres de la famille royale. Au moins cinq officiers de police ont accepté de News of the World des cachets allant jusqu’à 130 000 francs. Rebekah Brooks avait elle-même avoué devant le parlement britannique en 2003 que le journal qu’elle dirigeait, News of the World (NotW), avait bien payé des policiers pour obtenir des informations.

Au siège de la London’s Metropolitan Police, l’affaire est connue depuis 2006, mais ses responsables l’ont minimisée et ont clos le dossier après seulement deux arrestations. Six sacs en plastique contenant près de 11 000 pages de notes manuscrites sont restés à l’abandon dans une salle de Scotland Yard. Le chef adjoint de l’institution, John Yates, incarne à lui tout seul cette désinvolture: «Je ne vais pas descendre pour regarder ce qu’il y a dans des sacs-poubelle.»

Les compromissions de la police prennent aujourd’hui une dimension encore plus explosive. Le Sunday Times révélait dimanche que Sir Paul Stephenson a passé cinq semaines avec son épouse dans un centre de rééducation de luxe de Champneys in Tring, dans le Hertfordshire. Le chef de la police devait se remettre d’une jambe cassée ainsi que d’une intervention visant à lui extraire une tumeur précancéreuse. Son séjour d’hydro et physiothérapie a coûté quelque 12 000 livres, le tout gracieusement offert par le directeur du centre, qui serait un «ami personnel de la famille». Or le consultant en relations publiques du centre s’appelle Neil Wallis. Ex-adjoint d’Andy Coulson, rédacteur en chef de NotW de l’époque (et jusqu’en janvier 2011 directeur de la communication du premier ministre David Cameron), il a également travaillé pour Scotland Yard comme consultant médias. Outre-Manche, la nouvelle a produit l’effet d’une bombe. D’autant que ce n’est qu’après l’arrestation de cet ex-responsable de News of the World vendredi dernier que la police a admis qu’il travaillait pour elle et qu’il était payé 30 000 francs par an pour deux jours de travail par mois.

Les liaisons dangereuses de Sir Paul Stephenson ne s’arrêtent pas là. Ce dernier a été invité à 15 reprises par des responsables de News International entre avril 2007 et septembre 2010. Il n’a décliné qu’une seule invitation. Le numéro deux de Scotland Yard, John Yates, n’est pas non plus au-dessus de tout soupçon. Il a déjeuné à plusieurs reprises avec des responsables de News Corporation alors que le journal News of the World faisait encore l’objet d’une enquête. Chef de l’Unité antiterroriste de Scotland Yard, Andy Hayman a régulièrement dîné avec des responsables de NotW. Quand il quitta la police, en décembre 2007, il fut d’emblée engagé comme chroniqueur au Times.

Ancien rédacteur en chef adjoint de News of the World cité par le Washington Post, Paul McMullan se souvient: la direction du journal sortait de l’argent d’un coffre. Pour plusieurs milliers de livres, il a ainsi été possible de savoir à quel aéroport la princesse Diana allait atterrir. Paul McMullan évoque aussi un cas plus douloureux. Son journal avait obtenu des informations sur la fille d’un grand acteur, Denholm Elliott, pour 5000 livres, qui errait dans les rues. L’histoire fut publiée et la fille de l’actrice se suicida quelques années plus tard.

En quelques semaines, le scandale des écoutes téléphoniques aura provoqué dix arrestations et provoqué la démission du chef de Scotland Yard et de la directrice de News International. Mardi, Rupert et James Murdoch ainsi que Rebekah Brooks, amie de David Cameron, doivent comparaître devant la Commission des médias de la Chambre des communes. Pour le premier ministre, l’affaire devient très encombrante.