Scandale homosexuel dans l’Eglise orthodoxe

Russie Deux prêtres dénoncent un «lobby gay». Le patriarcat de Moscou se tait

La ville berceau de Vladimir Lénine est le théâtre de l’un des pires scandales frappant l’Eglise orthodoxe russe depuis sa légalisation il y a vingt-cinq ans. Lundi soir à Oulianovsk (ville située à 900 km à l’est de Moscou), une foule de fidèle a conspué le métropolite Anastase, alors qu’il s’apprêtait à célébrer son premier office. Fraîchement nommé métropolite de l’église Simbirsky, Anastase traîne des casseroles depuis 2013, lorsqu’il fut mêlé à une affaire de harcèlement homosexuel au séminaire de Kazan.

Alors qu’Anastase se dirigeait vers l’entrée de l’église, une cinquantaine de croyants qui l’attendaient se sont mis à scander sans répit le mot «Anaksios!», qui signifie en grec «indigne». Le groupe de cosaques en uniforme assurant la sécurité du métropolite a contenu à grand-peine la foule poursuivant Anastase jusque dans l’église, ne s’arrêtant que devant l’autel. Des coups ont été échangés et une bagarre générale a été évitée de justesse, comme le montre une vidéo postée sur YouTube.

Deux prêtres orthodoxes locaux, Ioan Kossykh et Georgui Roschupkine, se trouvaient dans la foule des frondeurs. Ils ont monté la cabale contre le métropolite Anastase. «Lorsque j’ai appris sa nomination, je suis tombé des nues», écrit Ioan Kossykh sur son blog. «Comment peut-on nommer un homme possédant une réputation aussi terrible dans notre communauté?» Les deux prêtres exigent une repentance publique d’Anastase, ou au moins des explications. Requête rejetée la semaine dernière en haut lieu. Ioan Kossykh s’insurge contre l’ordre du patriarche de Moscou Kirill, qu’il affirme: «Quoi qu’il arrive, Anastase restera en fonction.»

Le lendemain de l’incident, le métropolite répond par des imprécations à caractère politique: «On organise ici un Maïdan», référence au soulèvement de Kiev, devenu en Russie synonyme d’ingérence étrangère à caractère anti-russe. «Ce troupeau démoniaque qui s’élève contre le sacro-saint patriarcat sera précipité dans les abîmes de l’enfer.»

«Violences sexuelles»

L’affaire a été éventée par plusieurs publications en ligne russes, mais les chaînes de télévision fédérales et la presse à grand tirage ont ignoré le scandale. Contactés par Le Temps, plusieurs représentants du patriarcat de Moscou ont refusé de commenter l’incident.

Andreï Kouraïev, un prêtre orthodoxe en très mauvais termes avec le clergé, estime que «le patriarche se devait de montrer à ses épiscopes qu’il ne les lâchera en aucune circonstance, s’ils lui sont loyaux. A l’inverse, le bas clergé doit être intimidé.» Lui qui ne manque pas une occasion de rappeler que le clergé est rongé par un «lobby gay» prédit une punition sévère pour les deux prêtres sortis du rang.

«L’existence d’un lobby gay au sein du clergé ne fait aucun doute», confirme Elena Volkova, une spécialiste du monde orthodoxe: «Personne ne sait au juste quelle est son importance, mais tous en ont peur. Les violences sexuelles contre les jeunes séminaristes ne sont pas un phénomène nouveau, mais il est absolument tabou. Ceux qui le dénoncent sont implacablement pourchassés et terrorisés. D’un autre côté, l’appartenance à ce lobby permet une montée rapide dans la hiérarchie épiscopale.» Selon elle, le patriarcat est absolument opposé à toute repentance publique des membres du clergé coupables de viols. «Cette pratique explique en partie la campagne violemment homophobe menée par le patriarcat. Les anathèmes lancés contre les homosexuels sont destinés à détourner l’attention de leurs propres penchants», poursuit Elena Volkova.

Depuis 2012, le clergé orthodoxe et le Kremlin mènent de front une virulente campagne contre l’homosexualité dans le cadre d’un virage ultra-conservateur pris par Vladimir Poutine au début de son troisième mandat. Le patriarche Kirill ne se prive pas de dire le plus grand bien du président et reçoit en échange des privilèges matériels et administratifs. Il peut compter sur la justice russe pour protéger ses arrières, alors qu’une enquête criminelle a été ouverte à Oulianovsk contre les deux prêtres dissidents.