Pensions

Le scandale des retraites nazies s’étend

Le parlement belge a demandé à l’Allemagne des explications sur les retraites complémentaires versées par la République fédérale à d’anciens «collaborateurs» belges ayant soutenu le nazisme. Mais le dossier va bien au-delà, puisque plus de 2000 personnes touchent aujourd’hui une «retraite nazie» à travers le monde, dont 49 personnes en Suisse

Le parlement belge a demandé la semaine dernière à l’Allemagne de mettre fin au versement par Berlin de pensions d’invalidité aux anciens combattants belges ayant collaboré avec le régime nazi entre 1939 et 1945. Une trentaine d’hommes (18 d’après Berlin), tous nonagénaires, bénéficieraient aujourd’hui d’une prestation dont le montant varierait de 425 à 1275 euros selon les cas, d’après les estimations de l’historien belge Alvin De Coninck. Au lendemain de la guerre, ils étaient 38 000.

Parmi eux, des représentants des minorités allemandes de Belgique, enrôlés de force. Mais aussi des membres des brigades de volontaires SS de Wallonie, «et des Allemands vivant en Belgique», d’après Berlin. Pour Bruxelles, c’est un scandale. D’autant que les victimes belges du nazisme – les personnes soumises au travail forcé par exemple — n’ont touché après la guerre que quelque «50 euros d’indemnité par mois», selon Alvin De Coninck.

Plus de cinquante pays concernés

En Allemagne aussi l’affaire fait grand bruit. Selon le quotidien à grand tirage Bild Zeitung, le scandale va bien au-delà de la Belgique. Ce sont ainsi 2033 personnes à travers le monde (plus de 50 pays au total, certains connus pour avoir accueilli d’anciens nazis, comme l’Argentine ou le Chili) qui bénéficieraient aujourd’hui de cette «retraite pour nazis», dont 573 en Pologne, 250 aux Etats-Unis ou 121 au Canada. Mais aussi 49 en Suisse et 54 en France. L’Allemagne refusant de communiquer la liste des bénéficiaires de cette prestation créée par décret d’Adolf Hitler, les pensions ne sont soumises à aucun impôt, de l’avis des trois députés belges à l’origine du scandale.


Petit retour en arrière. En 1941, Hitler est sur le point d’envahir la Russie. Soucieux d’augmenter les effectifs de ses armées, le Führer cherche à enrôler dans les pays occupés des collaborateurs prêts à intégrer la Waffen SS. Les volontaires reçoivent la nationalité allemande. Ils pourront bénéficier d’une pension d’invalidité s’ils sont blessés au combat. La conférence de Potsdam qui réunit les Alliés en 1945 annule quantité de décrets hitlériens. Mais pas celui portant sur les pensions d’invalidité.

A la création de la République fédérale d’Allemagne en 1949, Bonn poursuit les versements aux anciens collaborateurs étrangers du nazisme. Une loi de 1950 redéfinit le cadre de la prestation: pour en bénéficier, il faut avoir été blessé à la guerre et ne pas avoir été condamné pour crimes de guerre. «Mais il y a une zone d’ombre, estime Christoph Brüll, spécialiste des relations belgo-allemandes à l’Université du Luxembourg. Dans les années 50, on ne savait pas qui avait fait quoi à la guerre, et à l’époque, on ne vérifiait pas avec beaucoup de sérieux (l’implication dans des crimes de guerre).»

Des bénéficiaires encore inconnus

Sous pression, le Ministère fédéral des affaires sociales refuse toujours de transmettre aux autorités belges les noms des bénéficiaires de la pension d’invalidité. Mais Berlin a révélé quelques chiffres en fin de semaine, expliquant que 2033 bénéficiaires de la prestation hors d’Allemagne touchaient ensemble 787 740 euros par mois.

Quelle chance la nouvelle initiative du parlement belge a-t-elle d’aboutir? En 2016 déjà, les députés belges avaient tenté de convaincre Berlin de leur communiquer la liste des bénéficiaires de la «retraite pour nazis», afin de vérifier leur situation fiscale. En vain. Le gouvernement allemand évoque la législation allemande sur les prestations sociales pour justifier sa position.

Une loi de 1998 prévoit bien d’examiner le passé d’éventuels criminels. Mais elle ne s’applique qu’aux dossiers de demande déposés après le 13 novembre 1997. Résultat, seuls 99 anciens combattants ont finalement été privés de prestation à la fin des années 90, pour 940 000 bénéficiaires (la plupart en Allemagne). «Depuis des décennies, des criminels de guerre nazis perçoivent des pensions de guerre, alors qu’il a fallu des dizaines d’années pour que les survivants de la Shoah soient indemnisés», s’indigne Rüdiger Mahlo, représentant pour l’Allemagne de la Jewish Claims Conference. Les Juifs d’Europe de l’Est et les victimes du travail forcé notamment n’ont été indemnisés qu’après la chute du Mur, et bien des survivants de l’Holocauste dans l’ancien bloc de l’Est vivent à la limite du seuil de pauvreté ou dans la misère.

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