Toutes proportions gardées, l'affaire prend des proportions de petit Watergate. Comme le président Nixon en son temps, George Bush apparaît aujourd'hui de plus en plus malmené par des révélations qui, tous les jours, s'égrènent à la une des journaux. C'est la nouvelle version du vieux refrain qui circule depuis toujours à Washington: le plus grave, dit-il, n'est pas de commettre un crime, mais de le couvrir.

L'affaire a surgi le 6 décembre dernier. Ce jour-là, la Central Intelligence Agency (CIA) elle-même lâchait une bombe. De sa propre initiative, expliquait l'agence des renseignements, elle avait décidé en 2005 de détruire des vidéos contenant plusieurs centaines d'heures d'interrogatoire de détenus. Les enregistrements dataient de 2002 et ils montraient des techniques d'interrogatoire «sévères» pour reprendre la terminologie officielle. En un mot, elles immortalisaient les pratiques qui avaient cours dans le réseau de centres secrets de détention installé par la CIA dans plusieurs pays étrangers. Des pratiques qui comprennent notamment la «simulation de noyade» et que les organismes de défense des droits de l'homme, ainsi que la plupart des juristes, qualifient de «torture».

Pour expliquer la destruction de ces vidéos, la CIA a mis en avant des questions de sécurité pour ses agents. Certains y apparaissaient à visage découvert et auraient pu être identifiés par leurs «ennemis». Mais une autre explication paraît tout aussi plausible: à cette époque, les photos sur le traitement des détenus dans la prison irakienne d'Abou Ghraib ont déjà fait le tour du monde. Ces photos concernent des soldats ou des officiers qui, selon les déclarations de la Maison-Blanche, ont agi de leur propre initiative. Le risque est trop grand que de nouveaux documents viennent prouver que des détenus sont aussi torturés ailleurs. Ces documents doivent être éliminés.

La question, aujourd'hui, n'est plus de savoir si la Maison-Blanche était au courant de ces méthodes d'interrogatoire, appliquées notamment contre deux membres supposés d'Al-Qaida, Abou Zubaydah et Abd al-Rahim al-Nashiri. De nombreux témoignages ont prouvé depuis lors qu'elle a défendu à l'interne leur utilisation. Ce qui est en jeu désormais, c'est de savoir si les proches de George Bush ont eux-mêmes plaidé auprès de la CIA pour que ces enregistrements soient détruits.

Cette semaine, lors de sa traditionnelle conférence de presse de fin d'année, le président américain a répété qu'il «ne se souvenait pas» d'avoir entendu parler de l'existence de ces enregistrements avant le mois dernier. Il ne se prononcerait pas sur cette question avant que toute la lumière soit faite, expliquait-il encore. Mais au rythme où se succèdent les révélations, ce temps n'est peut-être pas si lointain.

Il y a quelques jours, le New York Times dévoilait ainsi qu'au moins quatre juristes de la Maison-Blanche avaient pris part à des réunions organisées par la CIA visant à décider si les documents devaient ou non être détruits. Parmi ces juristes figuraient notamment le futur ministre de la Justice, Alberto Gonzales dont on sait qu'il était l'un des plus ardents défenseurs des méthodes d'interrogatoire «musclées». Gonzales a, depuis lors, quitté son poste d'Attorney general. Mais ses apparitions publiques, qu'il monnaie 40 000 dollars, sont souvent interrompues par des manifestants qui revêtent la tenue orange des détenus de Guantanamo et exigent des explications.

Vendredi, un juge fédéral de district, Henry Kennedy, a organisé des auditions visant à savoir si la destruction de ces enregistrements était illégale. Lui-même, en 2005, avait ordonné que le gouvernement conserve toutes les preuves et les informations concernant d'éventuels abus commis contre les prisonniers dans le centre de détention de Guantanamo. La Maison-Blanche, cependant, a eu beau jeu de rétorquer que ces vidéos n'avaient pas été filmées dans la base cubaine. Nul ne sait, en vérité, où ont été pris les enregistrements. Pendant longtemps, la Maison-Blanche était allée jusqu'à nier l'existence des prisons secrètes.

Mais la démarche du juge Kennedy n'est pas la seule. Le Ministère de la justice a lancé sa propre enquête. Et les parlementaires américains, bien qu'embarrassés (ils avaient eux aussi connaissance à l'époque des techniques utilisées...) multiplient les actions. Leurs enquêteurs se sont rendus au quartier général de la CIA, où ils ont commencé à fouiller les documents liés à la destruction des enregistrements. La Chambre des représentants devrait en outre convoquer prochainement Jose Rodriguez, le chef de la branche «clandestine» de la CIA qui aurait pris la décision de se débarrasser des vidéos.

D'autres enregistrements finiront-ils par apparaître? La CIA assure qu'elle a depuis longtemps mis fin à la pratique consistant à filmer les interrogatoires. Pourtant, une surprise n'est pas exclue: d'autres détenus ont affirmé à leurs avocats qu'ils avaient vu des caméras au moment d'être interrogés.