A peine descendu de Davos où il s’affichait avec Zakumi, la mascotte officielle de la Coupe du Monde de football, et ses trois épouses (une quatrième a divorcé, une cinquième s’est suicidée), Jacob Zuma plonge dans une polémique provoquée par sa conception très personnelle de la «culture» africaine. La presse a révélé ce week-end que le président sud-africain de 68 ans, polygame déclaré, a eu un enfant – le vingtième – hors mariage avec Sonono Khoza, 39 ans, fille du Irvin Khoza, qui dirige le comité d’organisation de la Coupe du Monde.

La mère dément dans le Sowetan tandis que Jacob Zuma se tait. Mais le fait que l’African National Congress (ANC) vole au secours de son leader, et la confirmation par le Times sud-africain que le président a payé l’«inhlawulo», le dédommagement traditionnel versé pour les enfants nés hors mariage, laissent planer peu de doute dans la population.

Pour Helen Zille, cheffe du principal parti d’opposition, l’Alliance démocratique, la conduite de Jacob Zuma a «de profondes conséquences publiques» dans un pays où le sida tue un millier de personnes par jour et en a infecté plus de cinq millions. Mosiuoa Lekota, chef du parti Congrès du Peuple, enjoint Zuma de se comporter «comme un président, pas comme un gigolo» et dénonce «l’utilisation des coutumes africaines comme un écran de fumée». Le parti démocrate-chrétien réclame sa démission.

Les commentaires de la presse sont vitriolés. Un éditorial qualifie Jacob Zuma de «non-entité priapique», tandis qu’un autre parle aussi d’«écran de fumée» - pas dans le même sens que Mosiuoa Lekota. Pour Dispatch Online , l’occupation des médias avec les épouses et enfants du président relève d’une «stratégie pour éviter que des questions plus gênantes soient posées sur la gouvernance du pays, ou les luttes de clan au sein de l’alliance au pouvoir».

Côté gouvernance, la femme du ministre des renseignements Siyabonga Cwele, chargé de la sécurité du Mondial, comparaît devant un tribunal pour trafic de drogue. Le ministre des communications Siphiwe Nyanda barbote dans les conflits d’intérêt en attribuant des contrats juteux à ses entreprises.

Côté luttes de clans, le remuant président de la Ligue de jeunesse de l’ANC, Julius Malema, réclame à cor et à cri la nationalisation de l’industrie minière tandis que la ministre des mines, Susan Shabangu déclare ce mardi que cela n’arrivera pas «de son vivant». La politique économique est éclatée entre trois ministères, sans qu’on sache qui fait quoi.

Jacob Zuma, qui a succédé en mai 2009 à Thabo Mbeki, plane au-dessus de cette confusion, tout sourire.

A vrai dire, le président n’a pas de quoi s’inquiéter pour l’instant. D’abord, il est populaire. Fin novembre, au moment de son cinquième mariage, un sondage montrait que son soutien a augmenté parmi la population noire - et encore plus parmi les minorités blanche et indienne. «JZ», comme on le surnomme, est à l’aise en public, il a charisme, de l’instinct.

Et beaucoup de pragmatisme. «Il manque peut-être de vision, mais contrairement à Thabo Mbeki qui se mêlait de tout, il laisse les ministres faire leur travail», dit au Temps Brendan Vickers, directeur du programme commerce multilatéral à l’Institute for Global Dialogue.

Et le travail se fait, malgré les difficultés d’un pays confronté à une forte criminalité et à un taux de chômage de 24%. La Coupe du Monde de football, dont l’organisation a donné bien des frayeurs, aura lieu à la date prévue (juin 2010). Heureux hasard, elle a généré par anticipation un programme d’investissements privés et publics de 100 milliards de dollars sur trois ans, qui a amorti les effets de la crise. «Nos finances publiques sont sainement gérées, et nos banques opèrent dans un cadre réglementaire efficace», argumentait récemment Jacob Zuma dans The Economist.

Si le président n’a pas une vision très élaborée de sa politique, il pratique un savant équilibre entre les investisseurs occidentaux, qu’il rassure à Davos, et l’incontournable partenaire chinois. Heureux hasard encore une fois: dans le rush final du sommet de Copenhague sur le climat, en décembre, Jacob Zuma s’est trouvé dans la salle où seuls quatre autres participants (Chine, Inde, Brésil et Etats-Unis) ont élaboré à huis clos le communiqué final de la conférence.

Ce fut une consécration inespérée pour l’Afrique du Sud, qui rêvait depuis des années d’entrer dans la cour des grands pays émergents. Elle avait participé en 2003 à la création de l’IBSA, un forum trilatéral Inde-Brésil-Afrique du Sud qui n’a jamais vraiment décollé. Quand le concept BRIC (Brésil-Russie-Inde-Chine), inventé par un analyste de Goldman Sachs, a débouché sur une association formelle en mai 2009, l’Afrique du Sud a craint d’être marginalisée. La création d’un troisième groupe – BASIC, pour Brésil, Afrique du Sud, Inde et Chine – dans le cadre des négociations sur le climat lui a permis de se raccrocher à des puissances dont le produit intérieur brut «pèse» entre quatre et quinze fois plus que le sien.

«L’Afrique du Sud représente du menu fretin par rapport à ces géants, mais son rôle dépasse largement son poids économique, dit Brendan Vickers. Elle est la voix du continent dans les trois dossiers majeurs des prochaines années: le rôle du dollar, les négociations sur le climat, et celles à l’Organisation mondiale du commerce.» Par ailleurs, les banques et entreprises sud-africaines sont devenues des têtes de pont dans de nombreux pays du continent. L’Industrial and Commercial Bank of China et la banque russe Troïka l’ont si bien compris qu’elles ont massivement investi dans la sud-africaine Standard Chartered.

Cela étant, le gouvernement se garde bien de mettre tous ses oeufs dans un seul panier. Il soigne ses relations avec l’Union européenne, qui reste le premier partenaire commercial comme groupe d’Etats et le premier donateur. Il n’a pas hésité à introduire des quotas sur les textiles chinois en 2007-2008.

Le 11 février prochain, Jacob Zuma fera son discours à la nation, tandis qu’on célébrera les vingt ans de la libération de Nelson Mandela. Il y réaffirmera probablement sa volonté de sortir le pays de la pauvreté et de le scolariser.

D’ici là, il y a peu de chances qu’il se repente de ses écarts conjugaux. Cela ne l’empêche pas de soutenir, avec plus de force que son prédécesseur, les campagnes antisida. Cela n’empêche pas non plus les jeunesses de l’ANC de prôner activement la fidélité conjugale.

La réalité sud-africaine est plus complexe que les frasques du président ne le laissent penser.

«L’Afrique du Sud est la voix du continent dans trois dossiers majeurs des prochaines années»