Aux portes de Benghazi, l’armée du colonel Kadhafi s’apprête à déployer ses chars contre le bastion de l’opposition. Elle a déjà atteint Ajdabiya, à 160 km plus au sud, «purgée» des rebelles, selon une annonce de la télévision d’Etat relayée mercredi par l’AFP. Les combats se poursuivaient au même moment à Misrata et Zenten. «Dans quarante-huit heures, tout sera fini», a menacé hier le fils du «Guide», Saïf al-Islam Kadhafi.

Un combat urbain majeur se prépare en ce moment dans la deuxième ville du pays où, trois semaines plus tôt, les insurgés célébraient leur victoire.

A présent, deux scénarios se profilent. Soit l’armée de Mouammar Kadhafi prend la ville en étau et procède à un nettoyage scrupuleux, maison par maison, imposant à la population un véritable supplice. Improbable, selon l’expert militaire Alexandre Vautravers, «à moins que l’armée ne prenne tout son temps et un plaisir malsain à décimer l’adversaire».

Autre option, forcer les rebelles à se retrancher en attaquant les points stratégiques de la ville, quartiers, avenues et boulevards. «Dans ce cas, le siège pourrait durer entre deux et six semaines, en fonction de la capacité des insurgés à combattre, ajoute Alexandre Vautravers. Le régime souhaite à tout prix se prémunir d’une intervention de la communauté internationale. Jusqu’à présent, il a évité le bain de sang. Le temps marche avec lui. Il pourrait aussi bien laisser pourrir l’insurrection jusqu’à ce qu’elle n’ait plus de cartouches, ni de volonté.»

D’abord surprise par la soudaineté du soulèvement, l’armée s’est organisée et suit à présent l’injonction du dictateur libyen d’«écraser l’ennemi». Les insurgés se concentrent au cœur de Benghazi, ville symbole de l’opposition.

Or, bloqués au centre, les civils se trouveraient pris au piège, privés d’eau, d’électricité et de vivres. «En périphérie, la population n’est pas prête à rejoindre l’opposition, observe Alexandre Vautravers. Et, face à l’armée de Kadhafi, les insurgés ne font pas le poids. Ils manquent de coordination et beaucoup d’entre eux ne savent pas se servir des armes qu’ils ont puisées dans des casernes laissées à l’abandon.»

De leur côté, les forces libyennes restées fidèles, estimées à 12 000 hommes, disposent d’armes lourdes et d’hommes prêts à en découdre. «Les gardes révolutionnaires, les mercenaires et les brigades dirigées par les fils de Mouammar Kadhafi sont extrêmement loyaux, bien payés et entraînés», rappelle David Hartwell, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord au Jane’s, un institut de recherche spécialisé dans les questions de défense à Londres.

Quelle alternative du côté des opposants? «Soit ils vendent chèrement leur peau et montent des barricades dans la ville. C’est l’option la plus coûteuse, la plus honorable aussi. Ou alors, ils se dispersent et tentent des actions violentes spectaculaires, ciblées contre les membres de la famille de Mouammar Kadhafi», poursuit Alexandre Vautravers.

Alors que les habitants de Benghazi s’attendent au pire, les signaux des puissances occidentales s’affaiblissent d’heure en heure. Aux Nations unies, à New York, les discussions sur un projet de résolution visant à imposer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye s’enlisent. La France, la Grande-Bretagne et la Ligue arabe soutiennent la proposition, mais la Chine et la Russie s’y opposent. En cas d’intervention, ils devront prendre en considération le réseau de défense aérienne libyen, «le deuxième plus performant après l’Egypte sur le continent africain», selon Sean O’Connor. Cet expert en stratégie militaire a répertorié sur son blog, à partir d’une analyse des images satellites de Google Earth, 31 missiles sol-air situés principalement le long de la côte est.

Pourtant, ce n’est pas dans les airs que se joue l’issue du combat, mais au sol. «Une frappe aérienne ne serait pas opportune dans un combat urbain», estime Alexandre Vautravers.

Le Conseil de sécurité examine par ailleurs une série d’autres mesures, comme l’établissement d’une zone humanitaire pour protéger la population civile. Mais personne ne semble disposé à s’engager dans une guerre civile aussi violente qu’incertaine.