C’est peu dire des dirigeants israéliens et des Israéliens en général qu’ils assistent aux convulsions égyptiennes la peur au ventre. Le grand voisin arabe incarne depuis la fin des années 1970, quand il signa la paix avec l’Etat hébreu, le pôle central de la stabilité régionale. Ni les guerres menées par Israël au Liban (1982 et 2006) ni les répressions exercées par le même Etat contre les révoltes du peuple palestinien occupé (1987 et 2000) ou la violente attaque lancée contre la bande de Gaza fin décembre 2008 n’avaient ébranlé la loyauté du régime de Hosni Moubarak envers le principe de la paix avec Israël.

«Respecter le traité de paix»

Désormais, les scénarios les plus noirs sont envisagés dans ce pays. Le premier ministre Benyamin Netanyahou a imposé le silence à ses ministres sur le sujet, mais il n’a pas pu lui-même s’empêcher d’émettre des commentaires axés sur l’hypothèse que tout le monde redoute en Israël: l’émergence d’un régime égyptien dominé par les Frères musulmans.

«Il est exact que l’islam extrémiste n’est pas à l’origine de l’instabilité, a-t-il commenté lundi. Ce n’était certainement pas le cas en Tunisie, et je ne pense pas que cela le soit en Egypte. Mais il est aussi vrai que dans une situation de chaos, un mouvement islamiste organisé peut prendre le contrôle de l’Etat. C’est arrivé en Iran et ailleurs.»

Mardi, il a insisté, dans un communiqué: «Israël considère que la communauté internationale doit exiger de tout gouvernement égyptien qu’il respecte le traité de paix avec Israël.»

Signe de la fébrilité ambiante: le journal Haaretz publiait lundi un message israélien secret envoyé aux diplomaties occidentales: «Il est de l’intérêt de l’Occident et de l’ensemble du Moyen-Orient de maintenir la stabilité du régime en Egypte. Il faut en conséquence freiner les critiques publiques à l’encontre du président Hosni Moubarak.»

Equilibres bouleversés

Seule exception à la discrétion israélienne officielle, le président de la commission des Affaires étrangères, l’ex-ministre de la Défense et ancien général Shaul Mofaz, député de Kadima (opposition) a, lui, mis les pieds dans le plat: «Les Frères musulmans sont autant l’ennemi d’Israël que du régime (en place). S’ils prenaient le pouvoir, cela constituerait un changement dramatique dans toute la région avec le risque que l’instabilité ne s’étende à d’autres pays.»

Tous les équilibres stratégiques régionaux risquent en effet de se voir bouleverser en cas de prise du pouvoir par les islamistes égyptiens par les urnes. A Gaza, le Hamas qui règne en sortirait très renforcé puisque le mouvement palestinien est issu de la même matrice idéologique que les Frères musulmans d’Egypte.

A contrario, à Ramallah, le pouvoir déjà fort contesté de Mahmoud Abbas, perdrait, avec le départ de Moubarak et l’arrivée des islamistes un soutien important sinon capital dans le monde arabe. Mahmoud Abbas n’a guère besoin de cela, lui qui est de plus en plus souvent accusé de collaborer avec Israël au détriment de la cause nationale.

Plus globalement, l’axe des Etats arabes dits «modérés» (c’est-à-dire proches de Washington et de Bruxelles) souffrirait, dans un tel scénario, d’un affaiblissement politique considérable par rapport à l’axe Damas-Téhéran-Hezbollah-Hamas. Et Israël se retrouverait isolé dans la région, avec comme seuls alliés Amman et Ramallah, d’autant que la perte de l’allié turc a été consommée depuis de longs mois.