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«Les scènes de ce week-end m'ont rappelé Beyrouth»

Reporter de guerre depuis près de cinquante ans, Patrick Chauvel a photographié les lieux touchés par le drame ce week-end, la «guerre» en bas de chez lui

A 18 ans, il embarquait pour le Vietnam. Depuis, Patrick Chauvel n'a pas passé plus d'un mois et demi sans couvrir une guerre. Il a été partout; en Iran, au Liban, en Yougoslavie, en Irak ou en Libye. Il a frôlé la mort plus que de coutume. En 2011, il exposait des photomontages à la Monnaie de Paris, collant des scènes de conflit prises ailleurs dans les rues de la capitale. Ce week-end, il a photographié l'horreur en bas de chez lui.

Le Temps : Dans quelles conditions vous êtes-vous rendu sur les lieux des attentats ?

Patrick Chauvel : Je suis allé sur place dès que j'ai pu me libérer vendredi soir mais il y avait déjà des barrages de flics partout. Surtout, ma moto a un problème et pétarade dès que j'accélère, du coup je me suis fait arrêter trois fois. Rouler avec un bruit de kalachnikov un soir pareil, c'est de la provocation. Nous étions partis à moto avec plusieurs copains dans l'idée éventuelle de repérer un de ces mecs, puisqu'on a entendu que plusieurs terroristes se baladaient encore dans Paris. J'avais besoin d'y être physiquement aussi. Impossible d'être ailleurs après un tel événement. Et puis je voulais faire des images, pour la mémoire collective, pour mes enfants - pas pour la presse, il y avait déjà suffisamment de professionnels dans les rues. J'ai reçu beaucoup de demandes de journaux étrangers avec qui je collabore sur les conflits, mais je n'ai rien voulu diffuser. J'ai fait réparer ma moto et je suis retourné sur les lieux samedi matin. J'ai pris des photos mais j'ai aussi beaucoup posé l'appareil pour discuter avec les gens. Nous avons fait le point sur tout et sur notre colère.

Avez-vous abordé les choses de la même manière que lorsque vous couvrez un conflit à l'étranger ?

Non, c'est différent cette fois car j'ai plus de mal à séparer mon rôle de journaliste et celui d'intervenant. Hier par exemple, un type a balancé un pétard place de la République en criant Allah Akbar; mon appareil photo a servi de massue. Les gens autour étaient fous de rage et nous lui avons foncé dessus, la police a dû nous calmer. A l'étranger, je ne suis pas habilité à intervenir. Je ne le fais jamais, sauf si je peux sauver ou soigner quelqu'un. Je suis là pour raconter l'histoire des gens le mieux possible. C'est un rôle assez facile car il est clair. Ici, je suis citoyen et mon rôle est aussi de protéger ce qui nous appartient. Mon pays est en guerre, je ne peux pas ne pas me sentir concerné sous prétexte que je suis journaliste. La lâcheté n'est pas acceptable. En prenant les photos de ces jeunes, je me suis dit aussi qu'ils pourraient être mes enfants. Il est rare que je photographie des gens qui nous ressemblent. J'avais eu ce sentiment à Sarajevo, cela m'avait fait un drôle d'effet. Je m'étais demandé ce qui se passerait si je devais photographier un jour depuis ma fenêtre.

Alors ?

J'ai eu besoin de faire ces photographies tout en me disant que cela ne suffisait pas. Là, j'ai des copains blessés, ce sont des cafés dans lesquels j'allais boire des coups. Cela dit, c'est pareil à l'étranger. On ne va jamais qu'une seule fois sur un conflit, on y retourne. Je me suis rendu une trentaine de fois au Liban par exemple, alors lorsque j'entends qu'il y a eu un attentat à Beyrouth, je vois des visages et des copains avant tout.

La façon de photographier est-elle la même, a-t-on plus de pudeur lorsque le drame se passe chez soi ?

Non, j'ai retrouvé tous mes réflexes professionnels. Je pense qu'il faut tout photographier. Il ne faut pas forcément tout montrer, mais il faut tout photographier, parce qu'une image qui n'est pas montrable aujourd'hui le sera peut-être dans dix ans. C'est indécent? Non, c'est ce qui a été fait qui est indécent. Montrer une grosse tâche floutée devant le Bataclan ne sert à rien. Pourquoi peut-on montrer des corps de Syriens ou de Libyens mais pas d'Américains et de Français? On dit que c'est par respect pour les familles, mais les Syriens n'ont-ils pas de famille? Il y a quelques années, j'ai réalisé des montages de scènes de guerre prises en Tchétchénie ou au Liban avec des rues de Paris photographiées au petit matin, donc vides de leurs habitants. Je me retrouve à faire les photographies que j'avais montées! J'avais mis des tireurs devant le Sacré-Coeur et ce week-end, il y avait des policiers armés tout autour de la basilique. J'avais imaginé cette exposition parce que tous les signaux étaient au rouge dans ma tête. Nous y sommes.

 

Les scènes que vous avez observées ce week-end vous ont-elles rappelé celles que vous avez vécu à l'étranger ?

Ce sont des scènes d'attentats et non de conflit, même si la France est en guerre, puisqu'elle a des soldats engagés sur plusieurs terrains. Les images de gens effarés, les yeux agrandis par la tristesse, la rage et la peur, déposant des bougies… tout cela m'a rappelé celles que j'ai prises en Israël ou au Liban après des attentats.

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