Le Dr David Kelly était, depuis 1991, l'une des plus grandes autorités mondiales sur l'arsenal interdit de Saddam Hussein. Chef des inspecteurs britanniques de l'ONU jusqu'en 1999, il avait visité l'Irak à 37 reprises, interrogeant inlassablement et méticuleusement ses scientifiques militaires. Passionné par son métier et convaincu de la nécessité d'en partager les découvertes avec le grand public, il était un familier des journalistes, à qui il fournissait souvent des explications anonymes mais précieuses.

En septembre 2002, puis en mai dernier, David Kelly a rencontré Andrew Gilligan, un correspondant de la BBC spécialisé dans les affaires de défense. Le reportage de celui-ci, diffusé sur à la BBC-Radio le 29 mai, avait fait sensation: sur ordre d'Alastair Campbell, disait le journaliste en s'appuyant sur «une source haut placée et proche du dossier», le document gouvernemental de septembre 2002 sur la menace irakienne avait été augmenté, une semaine avant publication, d'une phrase indiquant que Saddam pouvait déployer ses missiles dotés d'armes de destruction massive en quarante-cinq minutes. Un rajout désapprouvé par les spécialistes chargés de sa rédaction, parce que jugé «peu fiable». Cette attaque, qui renforçait le soupçon que Tony Blair avait manipulé le parlement et le peuple pour faire approuver la guerre en Irak, était violemment démentie par Alastair Campbell, qui déclenchait le conflit verbal que l'on sait entre le gouvernement et la BBC.

Début juillet seulement, Kelly confessait à son supérieur avoir rencontré Gilligan. L'a-t-il réellement fait volontairement pour clarifier une situation devenue très tendue, ou, déjà, sous la contrainte d'une enquête interne? Son nom révélé, ce qu'il considérait comme une trahison, David Kelly avait dû aller témoigner devant la commission parlementaire des Affaires étrangères, mardi dernier. Au cours d'une demi-heure suffocante, le microbiologiste, mal à l'aise dans son blouson vert pâle, avait dû répondre d'une voix à peine audible au roulement des questions de parlementaires qui avaient fini par le qualifier de «lampiste» qui s'était fait «piéger».

Kelly avait confessé qu'il trouvait le reportage de Gilligan si éloigné de leur conversation qu'il ne pouvait pas être la fameuse source unique. Or, la BBC, si elle a admis que Kelly était son informateur, a également répété que son reportage traduisait correctement les éléments révélés par cette source. Implicitement, y compris l'accusation contre Campbell, alors que David Kelly a dit devant la commission qu'il ne pensait «absolument pas» que le directeur de la communication de Tony Blair était à l'origine de l'insertion des quarante-cinq minutes. Mais Kelly lui-même trouvait cette affirmation «ridicule» et pensait effectivement qu'il n'y avait que 30% de chances que Saddam possède encore des ADM.

Gilligan a-t-il «rendu plus sexy» les informations de sa source? Les a-t-il mélangées avec celles d'autres sources? Ou David Kelly en a-t-il dit plus au journaliste qu'aux députés, soudain effrayé par les conséquences de ses confidences?