Winston Churchill l’affirmait: «La démocratie est le pire des régimes politiques si l’on fait abstraction de tous les autres.» Le scandale des écoutes téléphoniques, qui a conduit le magnat de la presse Rupert Murdoch à ordonner jeudi la fermeture du journal dominical News of the World (NOTW), continue de provoquer de forts remous outre-Manche. L’affaire est devenue explosive pour le premier ministre David Cameron. Vendredi matin, sur le coup de 10h30, des agents de Scotland Yard, vêtus en civil, sont venus arrêter Andy Coulson dans sa maison de Forest Hill, au sud de Londres, qui a été perquisitionnée. Il est soupçonné d’avoir participé à des écoutes téléphoniques illégales et d’avoir corrompu des policiers informateurs. Dans le même temps, un autre ex-journaliste du NOTW, Clive Goodman, a aussi été interpellé.

Ancien rédacteur en chef de NOTW, Andy Coulson est devenu en 2007 directeur de la communication du Parti conservateur pour un salaire annuel de 635 000 francs. Il s’entretient tous les jours avec David Cameron pour conquérir le pouvoir. C’est lui qui aurait poussé Murdoch à soutenir le leader des tories lors des législatives. Après la victoire de David Cameron aux élections de mai 2010, il devient directeur de la communication de Downing Street, poste dont il démissionnera en janvier. Issu d’un milieu modeste de l’Essex, Andy Coulson avait commencé modestement sa carrière de journaliste à 18 ans, comme jeune reporter au Basildon Evening Echo. Il gravit les échelons de la profession en accédant à Fleet Street, le centre nerveux de la presse britannique de l’époque avant qu’elle ne déménage à Wapping. Avant la chute, brutale. David Cameron a senti le vent du boulet. Il a plaidé hier pour la création d’une enquête indépendante qui mènera ses travaux en parallèle de l’enquête policière. Il a aussi exigé une enquête sur l’éthique et la culture de la presse. Mais Andy Coulson reste son ami, a-t-il déclaré.

Le scandale est d’une ampleur sans précédent. Plus de 4000 personnes ont été écoutées, des politiques, des membres de la famille royale. «Ce qui a changé, analyse Rodney Barker, professeur émérite à la London School of Economics, c’est l’attitude du public. Quand les écoutes concernaient des célébrités telles que Hugh Grant, on ne s’en émouvait pas. Mais quand elles ont à voir avec des familles de soldats tombés en Irak ou avec une jeune écolière tuée dont le téléphone portable a été piraté, la tolérance du public s’évanouit.»

Cette affaire intervient moins de deux ans après le scandale des notes de frais des parlementaires de Westminster. Elle interroge sur le fonctionnement de la démocratie britannique. La pratique des écoutes téléphoniques de News of the World ne date pas d’aujourd’hui. «Cette affaire révèle une trop grande proximité des médias avec le pouvoir politique, relève Rodney Barker. Mais pas seulement. Cela fait cinq ans que la police était au courant. C’est inquiétant.» David Cameron assume sa part de responsabilité: «La vérité est que nous sommes tous concernés: la presse, les hommes politiques, les dirigeants de partis, et je m’inclus dans ce nombre. Nous n’avons pas pris cette affaire à bras-le-corps.» L’image du premier ministre n’en est pas moins altérée. En engageant Andy Coulson, alors qu’il avait été averti du passé sulfureux de ce journaliste de l’empire Murdoch, le premier ministre a péché par naïveté ou par incompétence, estiment les commentateurs britanniques. Le scandale pose la question de la proximité de David Cameron avec News Corporation, le groupe médiatique de Rupert Murdoch. Il révèle aussi la faillite de la Commission de contrôle des médias.

L’affaire met par ailleurs en lumière d’énormes enjeux médiatiques, relatifs notamment à la diversité de la presse. Détenant un tiers de la presse britannique, le groupe de Rupert Murdoch, qui pèse quelque 57 milliards de dollars, avait déjà eu l’accord de Downing Street pour acheter les 61% (10 milliards de livres) du capital qui lui manquent pour acquérir la totalité du bouquet satellitaire British Sky Broadcasting. Face aux doutes éthiques et professionnels qu’a soulevés le scandale, le gouvernement a décidé de geler la procédure, qui a déjà déchaîné les passions au Royaume-Uni. Face à ces dysfonctionnements, Rodney Barker reste philosophe: «La démocratie, ce n’est pas une histoire de pure vertu, c’est la capacité de corriger les vices.»