Eric Rouleau est un grand connaisseur du Proche et Moyen-Orient. Ancien chef de rubrique au Monde, arabophone, il a été nommé ambassadeur en Tunisie par François Mitterrand en 1985, et a servi dans la carrière diplomatique jusqu’en 1991 avant de reprendre sa plume, et sa liberté de parole. Il a rencontré de nombreuses fois le colonel Kadhafi, et n’est pas surpris de sa résistance.

Le Temps: Comment avez-vous fait la connaissance de Kadhafi?

Eric Rouleau: Je l’ai rencontré pour la première fois en 1971, et j’ai eu de très nombreuses conversations avec lui jusqu’en 1984. J’avais des entrées privilégiées parce que je venais d’un journal très influent, hors de la sphère des Etats-Unis et de l’URSS dont il se méfiait, et parce qu’il savait que je connaissais bien Nasser, pour qui il avait une grande admiration. C’était son maître à penser, il lui a dit un jour: vous ne pouvez pas faire confiance aux Américains ou aux Soviétiques, aux Français, si. Il était sincère quand il m’a raconté cela, et c’est vrai qu’il a signé de très gros contrats d’armement avec la France. La dernière fois qu’il m’a invité, c’était pour les célébrations de l’anniversaire de la révolution, le 1er septembre, mais cela fait longtemps qu’il ne m’intéresse plus.

– Comment faites-vous le lien avec l’homme désorienté qui a prononcé un tel discours de haine mardi soir?

– Son caractère n’a pas changé, il s’est uniquement accentué. Il est entêté, sans scrupule, violent, mégalomane. Il pensait changer le monde par la violence, c’est pour cela qu’il a financé le terrorisme. Il pensait après la mort de Nasser devenir l’unificateur du monde arabe. Mais il n’est à la tête que d’un petit pays, même s’il comprend beaucoup de richesses.

– La Suisse connaît de près les coups de folie de ce régime.

– Il n’y a pas que la Suisse qui ait souffert de ce régime. Les sept fils de Kadhafi sont tous corrompus jusqu’à l’os, à Londres l’un d’eux a violé une femme, ils sont extrêmement riches – la presse a raconté comment Moatassem, chargé de la sécurité nationale, a payé une chanteuse 2 millions de dollars, pour qu’elle passe une nuit avec lui.

– Il semble qu’une portion importante du territoire lui échappe désormais. Comment peut-il réagir?

– Le régime est virtuellement mort. Tout l’est est sous le contrôle des rebelles. On ne sait pas où est Kadhafi à présent. S’il est à Tripoli, il se trouve peut-être dans la caserne Azizya, ancienne forteresse où il faut faire des kilomètres pour atteindre le palais. Il est très bien protégé par sa garde présidentielle et par les milices révolutionnaires. C’est un passionné du pouvoir, cela fait 42 ans qu’il l’occupe! Il est peut-être aussi dans le sud ou au centre du pays, où il a le soutien de tribus. Ce qui est certain, c’est qu’il lui serait difficile de trouver un point de chute à l’étranger, contrairement à Ben Ali ou à Moubarak, d’autant qu’il pourrait être poursuivi maintenant comme responsable de crimes contre l’humanité. Il se suiciderait plutôt que de se livrer. Mais il n’est pas du genre non plus à se tuer.

– Comment analysez-vous ce soudain soulèvement des Libyens?

– C’est une surprise, le pays ne s’est jamais soulevé auparavant, on pensait que les Libyens étaient résignés, d’autant que leur niveau de vie est bien supérieur à celui des Tunisiens ou des Egyptiens. Mais ces soulèvements ne sont pas liés uniquement à des questions économiques et sociales, ce qui est nouveau c’est cette soif de dignité, d’une génération de jeunes qui s’est organisée et a découvert le monde via les réseaux sociaux. Ces jeunes de la classe moyenne ont des ordinateurs, viennent de l’université, et sont suivis par les pauvres. Autre nouveauté, on assiste à une réaction de type national, de la population urbaine, on ne parle plus ici de tribus.

– Comment jugez-vous la réaction du Conseil de sécurité?

– Les puissances occidentales ont toujours eu de bonnes relations avec Kadhafi, à cause du pétrole, et parce que la Libye est toute proche de nos côtes. Devant ces massacres sanguinaires, les condamnations sont plutôt frileuses. Elles craignent aussi que les ressortissants sur place ne soient empêchés de quitter le pays. Il n’y a aucun autre cas d’un dictateur qui bombarde son propre territoire, si on écarte Saddam Hussein contre les Kurdes. Les Occidentaux devraient le menacer de la Cour pénale internationale comme ils l’ont fait avec Bachir.