Pas de Khmers rouges en embuscade, pas de gardes du corps de leaders politiques prêts à se sauter à la gorge, pas de grenades qui volent ici et la… Ces troisièmes élections législatives au Cambodge depuis la fin de la guerre civile (1991) en paraissent presque banales. Pour un peu, on croirait que le Cambodge entre dans la normalité politique. «Aucun parti n'a menacé de boycotter le scrutin ni émis de protestation sur les conditions de la campagne. C'est comme si tous entérinaient le processus politique», constate le politologue Khao Kim Hourn. Banales et presque sans enjeu: rares sont ceux qui doutent de la victoire du Parti du peuple cambodgien (PPC) du premier ministre Hun Sen, effectivement au pouvoir depuis la chute des Khmers rouges en 1979 si l'on excepte l'intermède de la cohabitation avec les royalistes entre 1993 et 1997. Les conseillers de Hun Sen ont fait leurs calculs et sont confiants: ils pensent pouvoir obtenir 60% des sièges à l'Assemblée nationale.

S'ils atteignent cet objectif, ils devront néanmoins former une coalition avec l'un des deux autres grands partis, le parti d'inspiration royaliste Funcinpec du prince Ranariddh et le parti du flamboyant Sam Rainsy. Tout le piquant du scrutin vient donc de l'incertitude sur le futur allié du parti de Hun Sen. Des tractations ont été engagées bien avant le vote de dimanche et, à la veille du scrutin, le parti au pouvoir garde toutes ses options ouvertes, y compris celle de gouverner seul s'il obtient plus des deux tiers des sièges.

Ces projets d'alliances n'ont guère empêché les divers candidats de proclamer tout le mal qu'ils pensent de leurs concurrents. Bien que le Funcinpec ait été le partenaire docile du parti au pouvoir dans le cadre d'une coalition gouvernementale ces cinq dernières années, le prince Ranariddh a soudainement retrouvé sa verve pour fustiger la formation de Hun Sen. Jeudi, alors qu'il bouclait sa campagne dans la province de Kompong Cham, Ranariddh s'est ouvertement moqué de la propension du premier ministre à visiter les riziculteurs au travail: «S'il aime planter le riz, et bien qu'il y aille et qu'il laisse le nouveau leader diriger la nation!»

La campagne a volé particulièrement bas: accusations réciproques de corruption, discours quasi racistes à l'encontre des résidents vietnamiens, obsession de la question de l'immigration… Cette rhétorique, utilisée sans ambages par le prince Ranariddh et par Sam Rainsy, joue sur le ressentiment anti-vietnamien ancré chez beaucoup de Cambodgiens. Elle n'est pas sans danger: les pogroms contre les Vietnamiens reviennent régulièrement dans l'histoire du Cambodge. Beaucoup de familles vietnamiennes des provinces frontalières ont d'ailleurs préféré passer quelques semaines dans le delta du Mekong, au Vietnam, en attendant que les passions retombent.

Le premier ministre Hun Sen, lui, a préféré rester au-dessus de la mêlée et ne pas faire campagne. Dans ce pays où 80% des habitants sont des paysans, la grande majorité des chefs de village soutiennent l'autorité en place, c'est-à-dire le PPC, et exercent une influence musclée sur le vote de leurs villageois. La persuasion est d'ailleurs souvent superflue: «Il n'y a pas besoin de faire peur. La soumission à l'autorité est enracinée», estime un bon connaisseur du pays.

Achats de votes, assassinats…

Les semaines qui ont précédé l'élection ont été marquées par une dizaine d'assassinats de militants. Dans les campagnes, les achats de votes sont allés bon train. Bien que la campagne ait été moins violente et tendue que les précédentes, beaucoup de Cambodgiens ont peur que des troubles sérieux n'éclatent pendant ou après le scrutin. «Ils n'ont pas encore intériorisé le fait que le pays soit revenu à une période de stabilité», estime un observateur.