Si l’on s’en tient à l’enthousiasme des 50 000 partisans de la dirigeante de l’opposition en Birmanie, Aung San Suu Kyi, présents lors de son dernier meeting dimanche dans un quartier est de la capitale économique, Rangoon, l’issue du scrutin historique du 8 novembre ne semble pas faire de doute. «La force du peuple est notre propre force», a lancé la Prix Nobel de la paix 1991, quasi révérée par une large partie de la population, aux militants vêtus de chemises rouges – la couleur de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND) – et agitant des drapeaux où figure un «paon combattant», l’emblème du parti.

«Je ne vois vraiment pas comment l’opposition pourrait s’effondrer», indique Gwen Robinson, de l’Institut des études internationales et stratégiques de l’Université thaïlandaise Chulalongkorn. «Le message de sa campagne a été «le changement», «c’est le temps du changement». Et les électeurs ne demandent pas autre chose, ils ne réclament pas d’avoir un programme politique détaillé», ajoute cette experte de la Birmanie, qui a suivi l’ensemble de la campagne.

Scrutin plus «juste et libre»

Mais la route vers le pouvoir n’est pas pour autant grande ouverte pour celle qui a été assignée à résidence par la junte – avec de courtes périodes de liberté – entre 1989 et 2010. D’abord parce que le parti au pouvoir, le Parti de l’union et de la solidarité (USDP), dont les membres dirigeants sont en majorité d’anciens militaires, croit en ses chances, et n’a pas hésité parfois à recourir aux incitations financières. Lors d’un des derniers meetings de l’USDP dans l’Etat d’Arakan, dans l’ouest du pays, mardi, chacun des quelque 2000 villageois participants a reçu quelques milliers de kyats, la monnaie locale, et a de surcroît pu assister à un spectacle de danseuses en tenue légère.

De nombreuses accusations de fraudes électorales ont déjà fait surface, mais chacun reconnaît toutefois que ce scrutin sera le plus «juste et libre» depuis les élections funestes de 1990, remportées par la LND d’Aung San Suu Kyi et dont le résultat n’avait pas été reconnu par la junte régnant sur le pays à l’époque.

«Il y a 10 500 observateurs électoraux, dont 1600 observateurs internationaux professionnels. En plus, chaque ambassade a envoyé ses propres équipes. C’est le scrutin le plus surveillé qui ait jamais eu lieu en Birmanie», estime Gwen Robinson. Selon elle, il ne devrait pas y avoir de «fraudes flagrantes», mais plutôt des «incitations, comme de donner des antennes satellite aux électeurs, ce que l’on a beaucoup vu».

Dans ces conditions, et à la lumière de ce qui s’est passé il y a vingt-cinq ans, l’acceptation, en cas de victoire d’Aung San Suu Kyi, du résultat par le gouvernement actuel dirigé par le président Thein Sein, ancien général, et par l’USDP, est un point crucial. Les membres du gouvernement s’y sont engagés à de multiples reprises. Le niveau de l’attention internationale est tel qu’une volte-face de Thein Sein et de ses hommes semble difficile.

Écueil de la Constitution

Autre écueil pour Aung San Suu Kyi: les termes de la Constitution. Le scrutin de dimanche va permettre d’élire les membres des deux assemblées du parlement et des assemblées régionales. Les deux Chambres du parlement vont ensuite élire un président – sur une liste de trois candidats présélectionnés – selon un processus complexe. Selon la loi fondamentale, Aung San Suu Kyi elle-même ne pourra pas figurer sur cette liste, car elle a été mariée à un étranger (un Britannique décédé depuis). De surcroît, les militaires occupent de droit un quart des sièges dans les deux Chambres, ce qui oblige donc la Ligue nationale pour la démocratie d’obtenir au moins 67% des sièges parlementaires mis en jeu lors du scrutin pour surmonter ce veto de fait.

La question lancinante des minorités ethniques, lesquelles constituent 40% de la population du pays, pèse aussi sur le scrutin et sur le développement futur du pays. Le 15 octobre, le président Thein Sein a signé à grand renfort de publicité un accord de cessez-le-feu avec huit guérillas ethniques sur les vingt que compte le pays. «La réalité sur le terrain est que l’armée birmane est en train de bombarder et d’attaquer des civils dans la partie centrale de l’Etat Shan. Quelque 6000 villageois ont été déplacés par les combats en une semaine. C’est totalement contradictoire avec l’objectif affiché de démocratie», indique Charm Thong, une militante pour les droits de la minorité Shan, la plus nombreuse du pays.

Du fait des combats, les élections ont été annulées dans de nombreuses régions peuplées par des minorités ethniques dans le nord-est du pays.