Dans sa boutique d'étoffes, encastrée sous les arcades du vieux Bazar, au sud de Téhéran, Hassan, 24 ans, a l'habitude de parler «chiffons» avec ses nombreuses clientes. Mais depuis une semaine, les discussions ont atteint un autre niveau. «Dois-je commencer à préparer mon balluchon en cas d'attaque?» lui demande, inquiète, Maryam, une mère de famille, tout en procédant à l'achat d'un châle bleu. Il y a quelques jours, elle a entendu parler, sur une radio de l'opposition iranienne, de ce projet israélien d'attaquer des installations nucléaires d'Iran, révélé par le Sunday Times. Un projet soutenu, selon le quotidien londonien, par Washington, en cas d'échec des négociations diplomatiques en cours avec la République islamique. Hassan, lui, a déjà sa réponse. «D'après moi, les Américains peuvent décider d'attaquer l'Iran en vingt-quatre heures et rien ne pourra les en empêcher», dit-il.

Comme beaucoup d'Iraniens, Hassan s'est résigné, de facto, à l'idée d'éventuelles frappes chirurgicales sur certains sites nucléaires. Dans les hautes sphères du régime, le sujet semble également pris au sérieux. «Quand on voit que Washington a prié la multinationale Halliburton – qui détournait l'embargo – de cesser ses activités en Iran, c'est peut-être le signe que l'Amérique prévoit sérieusement d'intervenir en Iran», commente un proche de l'ancien président Ali Akbar Hashemi Rafsandjani, chef du puissant Conseil de discernement.

Pour l'heure, les autorités, clans réformateur et conservateur confondus, utilisent le bouclier verbal pour décourager leurs adversaires. Dans son allocution prononcée à l'occasion des vingt-six ans de la révolution islamique, le 10 février dernier, le président réformiste Mohammad Khatami a promis le «feu de l'enfer» à ceux qui oseraient envahir son pays. Plus récemment, Hassan Rohani, acteur incontournable du dossier nucléaire, prévenait que «si les Etats-Unis et Israël attaquent l'Iran, ils en paieront le prix», en laissant sous-entendre une contre-offensive massive.

Mais en cas d'attaque, Hassan serait-il prêt à défendre son pays? «Hors de question! Pourquoi me battre pour protéger mon pays qui ne respecte pas ses propres habitants?» confie-t-il. Sam, un vendeur de T-shirts, propose une autre réponse. «Se battre, pourquoi pas… Mais se battre avec des pelles et des pioches contre des missiles et des tanks américains, ça n'en vaut pas la peine», remarque-t-il, en faisant référence à l'état obsolète de l'équipement militaire iranien, depuis la fin du conflit irano-irakien (1980-1988). Dans les milieux occidentalisés du nord de Téhéran, des voix plus extrêmes s'élèvent. «Me battre en cas d'attaque? Oui, mais du côté des Américains», lâche, sans détour, Mohammad, un étudiant en électronique de 22 ans, croisé au centre commercial Eskan.

Assis dans son petit bureau de la Faculté de sciences politiques de Téhéran, le professeur Nasser Hadian relativise néanmoins la fougue de Mohammad et de nombreux jeunes de son âge. «Il n'est pas rare d'entendre ce genre de propos, surtout dans un contexte d'insatisfaction croissante à l'égard du régime iranien. Mais croyez-moi, le jour où une attaque sera imminente, 90% de la population iranienne y sera défavorable», confie-t-il.

Selon le sociologue Ehsan Naraghi, les Iraniens, pourtant majoritairement favorables à un changement de régime, restent, en effet, largement méfiants à l'égard des stratèges de Washington. «Quand il s'agit des Etats-Unis, dit-il, les Iraniens ont deux frustrations profondes. D'une part, ils n'ont jamais pardonné aux Américains le coup d'Etat fomenté par les Américains contre le premier ministre Mossadegh, à l'époque du shah, en 1953. D'autre part, ils jugent la politique américaine à l'égard du conflit israélo-palestinien trop biaisée.»

Dans ce contexte d'incertitude, où tout est finalement possible, la question des forces réelles prêtes à se mobiliser contre une intervention américaine reste une énigme. L'armée iranienne dispose d'un contingent d'environ 350 000 soldats, en plus des Pasdaran, l'armée d'élite, qui compte 120 000 hommes. Auxquels s'ajoutent les quelque 7 millions de bassidjis, les fameux miliciens islamistes, qui constituent une force de mobilisation populaire. Katayoun, 36 ans, mère de trois enfants, en fait partie. «Si on nous attaque, j'irai me battre, au nom de ma patrie, au nom de l'islam», explique la milicienne drapée d'un tchador noir. Formée à manier la kalachnikov, elle se dit «prête à tuer un ennemi s'il le faut». Les séminaires de sensibilisation à une attaque ont, dit-elle, été récemment renforcés au sein du corps des bassidjis.

Mais pour Babak, 45 ans, vétéran de la guerre Iran-Irak, «à part les bassidjis et les Pasdaran, personne d'autre n'ira se battre». Car, dit-il, «les motivations ont changé». Quand il a rejoint les tranchées, au début des années 80, en compagnie de milliers d'autres jeunes, «c'était au nom de l'indépendance de notre pays et des valeurs de la révolution, qui s'appuyaient sur la liberté et l'égalité». Mais vingt ans plus tard, «que reste-t-il de ces valeurs?» s'interroge-t-il. «Ce sont les soldats qui ont fait les sales besognes, et seulement un petit groupe de chefs en ont retiré le prestige.» Au début de l'hiver, un film iranien a d'ailleurs, pour la première fois, osé aborder les écarts de cette longue guerre traditionnellement embaumée par le régime de Téhéran. Dual, du réalisateur iranien Ahmad Reza Darvish, raconte l'histoire d'un jeune soldat sommé d'aller récupérer un coffre rempli d'or en zone occupée par l'armée irakienne, sans jamais voir ses efforts récompensés par ses supérieurs.

Dans la famille de Payam, jeune ingénieur en informatique de 33 ans, cinq personnes sont mortes au front. D'après lui, c'est la question du «pourquoi» de cette attaque potentielle en provenance des Etats-Unis qu'il faut se poser aujourd'hui. «A l'époque, nos jeunes soldats se sont battus car l'Iran se faisait envahir.» Mais à l'heure actuelle, dit-il, la donne est différente. «D'après moi, si l'Iran se fait attaquer par l'Amérique, c'est parce qu'il l'a cherché. En cachant son programme nucléaire, c'est notre pays qui provoque bêtement la guerre. Alors pourquoi me battre?» commente-t-il.