C’était le 15 août 2021: la chute de Kaboul aux mains des talibans a laissé ébahie une partie du monde. Les évacuations à la hâte des Occidentaux et la tragédie humaine qui s’est jouée à l’aéroport de Kaboul ont été filmées, photographiées, décrites. Les talibans ont depuis essayé de montrer un nouveau visage plus progressiste et moins radical que lorsqu’ils dirigeaient le pays entre 1996 et 2001. Tour d’horizon de la situation, après sept semaines de pouvoir taliban.

Les adolescentes ne peuvent pas étudier

Les talibans interdisaient autrefois aux femmes d’étudier. Mi-septembre, le Ministère de l’éducation afghan a annoncé que «tous les professeurs hommes et les élèves» du secondaire allaient retrouver leur établissement, sans faire aucune mention des enseignantes ou des collégiennes et lycéennes, de quoi inquiéter les Afghanes et la communauté internationale. Quelques jours plus tard, les talibans ont assuré que les collégiennes et lycéennes afghanes retourneraient en cours «aussi vite que possible».

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Pour l’instant, les Afghanes étudiant dans des universités privées ont été autorisées à y retourner, mais sous de strictes conditions: dans des classes non mixtes et à condition d’être entièrement voilées, à l’exception des yeux. Ces règles s’appliquent aussi en partie aux écolières de primaire. De nombreux établissements supérieurs sont toutefois restés fermés. Le nouveau régime n’a fait aucune annonce concernant les universités publiques. Celle de Kaboul n’a pas rouvert ses portes.

Depuis 2001, le taux d’alphabétisation des femmes a pratiquement doublé, selon l’Unesco. Le nombre de filles à l’école primaire était presque nul en 2001 et a atteint 2,5 millions en 2018; et le nombre de femmes dans l’enseignement supérieur est passé d’environ 5000 en 2001 à 90 000 en 2018, selon un rapport récent de l’instance onusienne.

Quant au sport, un haut responsable taliban a déclaré le 9 septembre, dans un entretien à un média australien, que les femmes ne seraient pas autorisées à le pratiquer en Afghanistan. Ces propos ont ensuite été démentis par le nouveau responsable des Sports du gouvernement, raconte Le Monde. Celui-ci a précisé que cette question était toujours en débat. Mais aucune femme n’ose exercer une activité sportive pour l’instant, relate le journal français.

Les femmes évincées au travail

Lors de leur retour au pouvoir le 15 août, les talibans ont affirmé que les femmes avaient reçu l’ordre de rester à la maison pour leur propre sécurité, mais qu’elles seraient autorisées à travailler une fois qu’une ségrégation adéquate aurait été mise en place.

Pour l’instant, les femmes ne peuvent pas reprendre leur poste. Pour la ville de Kaboul, le nouveau maire taliban de Kaboul a annoncé que les femmes employées à la municipalité seraient remplacées par des hommes, indique Le Monde.

Un gouvernement composé exclusivement d’hommes

Ils avaient promis «un gouvernement inclusif», comprenant au moins quelques représentants d’autres sensibilités et communautés. Les talibans ont révélé une partie de leur gouvernement et il ne comprend aucune femme ministre ni Ministère des femmes. Le nouveau régime a aussi installé le Ministère de la promotion de la vertu et de la prévention du vice, craint pour son fondamentalisme durant le premier règne taliban, à la place de l’ancien Ministère des affaires féminines.

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Un des fondateurs du mouvement va prendre la tête du nouveau gouvernement taliban: trois semaines après avoir pris le pouvoir en Afghanistan, les talibans ont dévoilé une partie de leur futur gouvernement, qui sera dirigé par Mohammad Hassan Akhund. Abdul Ghani Baradar, cofondateur des talibans, sera numéro deux.

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Les interprètes en danger

Juste après leur prise de pouvoir, les talibans avaient déclaré une amnistie générale pour tous les responsables gouvernementaux ou militaires afghans. Plus tôt en juin, ils avaient appelé les interprètes afghans des forces internationales à «se repentir» mais à rester en Afghanistan après le départ des troupes occidentales. Ils avaient été jusqu’à assurer que ces Afghans «ne courraient aucun danger de leur part». Un rapport confidentiel des Nations unies affirme toutefois qu’ils traquent ceux qui ont travaillé avec les forces étrangères.

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La semaine passée, la télévision publique néerlandaise NOS a levé le voile sur la pression que ces interprètes afghans subissent. Ceux ayant travaillé pour les Pays-Bas ont reçu des lettres des talibans les exhortant à comparaître devant un tribunal, et menaçant leurs familles, a rapporté NOS. S’ils se cachent, les membres de leurs familles pourraient être tenus pour responsables de leurs actes, «sévèrement punis pour donner une leçon à d’autres traîtres», selon l’une des lettres, montrée par NOS.

Tout indique que les lettres, portant des cachets officiels, ont bien été envoyées par les talibans, a affirmé NOS, précisant qu’il était presque impossible de vérifier auprès de ceux-ci.

Les journalistes afghans pris en étau

«Nous respecterons la liberté de la presse parce que l’information sera utile à la société et, en même temps, permettra de corriger les erreurs des dirigeants», avaient assuré les talibans à Reporters sans frontières (RSF) lors de leur arrivée à Kaboul. Un mois plus tard, la tonalité est différente. Selon RSF, les talibans ont annoncé 11 règles que les journalistes afghans sont désormais contraints d’appliquer. Parmi elles, l’interdiction de diffuser «des sujets contraires à l’islam», ou considérés comme «insultants pour des personnalités publiques».

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Avant même l’annonce de ces règles mi-septembre, de nombreux journalistes avaient d’ores et déjà quitté le pays. Certains parmi ceux qui n’y sont pas parvenus restent cachés chez eux, de peur de représailles. D’autres ont été brièvement arrêtés en marge des récentes manifestations contre le régime ou passés à tabac.

Anthony Bellanger, secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), appelait dans Le Temps la communauté internationale à assurer la protection des journalistes afghans.

Des manifestations réprimées

Le 30 septembre, six jeunes Afghanes ont brièvement tenté jeudi matin à Kaboul de manifester pour revendiquer leur droit à l’éducation, avant d’en être violemment empêchées par des talibans qui ont tiré en l’air, ont constaté des journalistes de l’AFP.

Ce jour-là, trois jeunes femmes voilées et portant des masques médicaux ont déplié devant le lycée pour filles Rabia Balkhi, dans l’est de la capitale afghane, une banderole qui proclamait, en anglais et en dari: «Ne politisez pas l’éducation!»

A peine avaient-elles été rejointes par trois autres manifestantes qu’une dizaine de talibans en armes sont intervenus. Ils ont violemment repoussé les jeunes filles vers le portail d’entrée, fermé, du lycée. L’un d’eux s’est emparé de leur banderole, qu’il a repliée en boule, alors que les autres s’en prenaient aux journalistes étrangers et tentaient de les empêcher de filmer.

Début septembre, des talibans armés avaient dispersé des manifestations dans plusieurs villes, dont Kaboul, Faizabad et Hérat, où deux personnes avaient été tuées. Toutes les manifestations ont été interdites par le nouveau pouvoir dans le pays depuis le 8 septembre, et les contrevenants menacés de «sévères actions légales».

Des hôpitaux au bord du gouffre

A Kaboul, le principal hôpital covid du pays n’a de quoi tenir financièrement que quelques semaines encore. Comme la plupart des structures de santé du pays fonctionnant sur les dernières réserves, sans le retour des subventions internationales, il devra fermer.

«D’ici un mois peut-être, nous ne pourrons plus rien pour nos patients covid ni pour nos équipes», alarme Freba Azizi, médecin à l’hôpital afghano-nippon de Kaboul, le seul établissement de la ville doté d’une réanimation covid et d’autres services de pointe. «Il y aura des morts tous les jours», avertit le Dr Azizi, également responsable de la gestion des subventions pour l’établissement.

Sinistrée par des décennies de guerre, l’économie afghane est en partie à l’arrêt depuis que les talibans ont repris le pouvoir à la mi-août, en raison du gel de l’aide internationale et des avoirs afghans détenus à l’étranger, notamment à Washington. Or, sans les financements internationaux, de nombreuses ONG, sur lesquelles reposait largement le système de santé jusque-là, sont à court d’argent ou ont dû cesser leurs opérations.

Les talibans bloquent l’exode des Afghans

Dans le sud de l’Afghanistan, des milliers de démunis tentent chaque jour de fuir la misère et la crise humanitaire en s’exilant au Pakistan. Mais le nouveau régime des talibans leur refuse le passage, les exhortant à rester pour rebâtir leur pays.

Depuis quelques semaines, les gardes-frontières talibans refusent de laisser passer les Afghans qui veulent fuir au Pakistan et n’ont pas de visa. «Chaque jour, 8000 à 9000 personnes essaient de traverser la frontière sans avoir les papiers nécessaires, donc ils sont éconduits», a expliqué à l’AFP l’un des officiers talibans à la frontière, le mollah Haqyar.

Attentat, les talibans aux prises avec l’Etat islamique

Sous le nom EI-K (Etat islamique province du Khorasan), le groupe a revendiqué certaines des attaques les plus sanglantes commises ces dernières années en Afghanistan. Même s’il s’agit de deux groupes sunnites radicaux, l’EI et les talibans sont en concurrence et sont animés par une haine tenace et réciproque.

Le dernier attentat date de dimanche: le groupe Etat islamique a revendiqué lundi l’attentat à la bombe la veille contre une mosquée qui a fait au moins cinq morts à Kaboul. Les talibans ont ensuite affirmé avoir neutralisé une cellule dormante de l’EI dans la capitale afghane.