Pike Market, au cœur de l’été. Ce marché en bord de mer est considéré comme l’âme de Seattle. Les saumons et crabes d’Alaska sont géants et exhalent la fraîcheur du large. Parmi les poissonniers, quelques costauds de l’arrière-pays, mais aussi des Américains d’origine asiatique. Le verbe est vif, mais n’agresse pas. L’industrie halieutique, active en mer de Béring, rapporte 5 milliards de dollars à la région et approvisionne 80% du poisson consommé aux Etats-Unis.

Aux alentours, la chaîne des montagnes Olympiques et le volcan du mont Saint Helens sont couverts de neige. Ecrivain britannique installé dans la plus grande ville de l’Etat de Washington depuis 22 ans, Jonathan Raban le confie: «Seattle est un avant-poste progressiste à mille lieues de l’Ouest américain pourtant proche. La ville était très liée à son hinterland quand elle a commencé à se développer grâce au commerce du bois. Mais au courant du XXe siècle, la ville s’en est déconnectée, marquant une rupture entre la vie rurale et la modernité urbaine.» Façade pacifique de l’Amérique, Seattle est le port le plus proche de l’Asie. Shanghai est à moins de quinze jours de mer. Sept ans après la visite du président Richard Nixon en Chine, «le commerce entre les deux pays a commencé ici à Seattle», relève Peter McGraw, porte-parole du port. A quelques brasses du Pike Market, le bateau porte-conteneurs Hanjin mouille dans la baie Elliott. Il fut le premier à établir la ligne transpacifique entre les Etats-Unis et la Chine.

Aujourd’hui, Seattle apporte une bouffée d’air iodé à l’économie claudicante de l’Amérique. 70% des marchandises (voitures, habits, appareils électroniques, téléphones) en provenance d’Asie déchargées au port partent par le rail en direction de Chicago, où elles arrivent cinq jours plus tard. Avec sa flottille de bateaux cargos, Seattle courtise l’Orient. «Il y a dix ans, le Japon était notre premier partenaire commercial, souligne David Amble, directeur de la stratégie commerciale du port. La Chine ne figurait pas sur nos radars. Désormais, elle représente 53% de nos activités.» Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’ex-gouverneur de l’Etat de Washington, Gary Locke, fils d’immigrants chinois, est l’ambassadeur de Barack Obama à Pékin.

L’Etat de Washington exporte lentilles, pommes, cerises, vins, produits de la mer. «Mais aussi de plus en plus de foin pour les animaux d’élevage en Asie, où la population est de plus en plus friande d’une cuisine riche en protéines, constate David Amble. La Chine et le Japon sont très demandeurs.» Bien que Seattle ne soit que le sixième port du pays, il bénéficie d’une situation géostratégique exceptionnelle. Cet avantage comparatif tombe plutôt bien. Devenue la terre promise de la croissance mondiale, l’Asie est la priorité du président américain. Les accords de libre-échange que la Maison-Blanche a conclus avec des pays asiatiques vont profiter à Seattle. Les autorités portuaires misent par ailleurs sur un argument environnemental pour contrer la concurrence. Pour transporter 72 mètres cubes de marchandises de Shanghai à Chicago, le bateau cargo économisera 1258 kilos de dioxyde de carbone en passant par Seattle plutôt que par le canal de Panama.

A 39 ans, Danny Bronski incarne l’esprit de Seattle. Dans son appartement d’Olive Way, dans le quartier ultra-branché de Capitol Hill, il vit avec son épouse russe Kristina, 25 ans, de Magnitogorsk, en Sibérie occidentale. Diplômé avec les honneurs des Universités du Massachusetts et de Duke, il aurait pu prétendre à un emploi à New York, la Mecque du jeune avocat. Mais son destin aurait été tout autre. «Sur la côte Est, on vit pour travailler. A New York, dans un cabinet d’avocats, j’aurais dû cracher des textes à raison de 70 heures par semaine. Ici, je travaille 40 heures par semaine, mais je suis libre.» A l’entendre, on prend la mesure de sa définition de la liberté. Une valeur fondamentale qu’il n’est pas près de sacrifier sur l’autel d’un mieux-être hypothétique. «Ici, ajoute-t-il, on n’a pas la prétention des gens de New York ou de San Francisco. Il n’est pas nécessaire de faire beaucoup d’argent pour bien vivre.»

Voici quelques années, il a créé sa propre étude d’avocat, VeriTrademark. Spécialisé dans la propriété intellectuelle en lien avec la technologie, il se rend ces jours à son bureau en short et en T-shirt à rayures. Ses clients n’y voient rien à redire. «Ce serait impensable à Boston, où j’ai grandi. Sans costume ni cravate, on ne me prendrait pas au sérieux. Ici, on s’en fiche. Chacun s’exprime comme il le veut.» Dans les rues, le style grunge, que le groupe local Nirvana lança pour ainsi dire avec la sortie de son album Smells like Teen Spirit en 1991, reste très en vogue. En 1992, le magazine de rock Rolling Stone décrivait la scène musicale de Seattle comme «la nouvelle Liverpool». Le code vestimentaire anticonformiste est devenu la norme. Mais y a-t-il encore une norme? Personne n’y prête plus garde. Le mariage de Danny et Kristina devant le juge en novembre 2011 était aussi très «côte Ouest» alors que l’institution aux Etats-Unis est marquée par un fort traditionalisme. Pas de contrainte sociale, d’obligation d’inviter telle ou telle personne, d’organiser un grand banquet. «Ma famille de Boston n’était pas très contente, mais elle commence à s’y faire.»

Seattle, très progressiste, a tout de même ses exigences. Chez les Bronski, pas de télévision, pas de téléphone fixe, mais la croyance qu’en tant que citoyen global, la technologie dernier cri offre une liberté de temps et de lieu. Danny est un inconditionnel des applications web 37signals pour la gestion de projet, proposées par la société du même nom de Chicago. C’est l’instrument qu’il a utilisé quand il travailla pendant six semaines depuis San Diego en guise de test. A l’avenir, en hiver, il est prêt à vivre quelques mois avec Kristina à Barcelone, à Copenhague ou ailleurs. «Mes clients s’adapteront à notre géographie», relève l’avocat. Pour Danny, voyager, c’est aussi une manière de fuir la rudesse hivernale de la ville du Pacifique. Mais, relève-t-il, si Seattle est ce qu’elle est, c’est aussi en raison du climat. «J’aime passer 2-3 jours en Floride, mais après, je sature. Le soleil attire beaucoup de gens superficiels. La pluie maintient donc à distance ceux qu’on n’a pas envie de voir ici.» Seattle reste, à ses yeux, l’endroit de rêve pour entreprendre. «Mais, reconnaît-il, cet environnement attire aussi beaucoup de rêveurs qui ne concrétisent rien.»

A Capitol Hill, où de nombreux cafés gays remercient Barack Obama d’avoir soutenu le mariage homosexuel, les épicuriens abondent. Les restaurants rivalisent d’originalité pour allécher le gourmet. Tartare de saumon sauvage d’Alaska aux pétales de rose, gratin aux lentilles bio: la volonté d’être différent de l’Amérique des fast-foods est touchante, mais devient parfois un peu excessive. Danny Bronski et Kristina n’en ont cure. Ils adorent le rapport de Seattle à la nourriture. Eux-mêmes sont des végétaliens, mais peu dogmatiques. Ils mangent des œufs, du saumon grillé, s’approvisionnent au marché et sont imprégnés du concept «slow food», consommer local. Des habitudes alimentaires qui changent de ce que Danny mangeait à Boston, steak et pommes de terre. Politiquement, Danny n’a jamais été un progressiste, dit-il. Il était conservateur. Mais sa vie à Seattle l’a un peu changé. Il se voit moins à droite que Barack Obama et plébisciterait une nationalisation de la santé.

Au café Bauhaus, à l’angle de l’avenue Melrose et de Pine Street, un grand portrait de Walter Gropius, fondateur du courant artistique Bauhaus, est suspendu au-dessus du bar. Ce café-bibliothèque est très couru. Malgré l’omniprésence de la chaîne Starbucks fondée ici, la culture des cafés indépendants reste florissante.

C’est ici que Shree Madhavapeddi, 41 ans, a donné rendez-vous. Venu aux Etats-Unis en 1992 pour y faire un doctorat, cet Indien d’Hyderabad a vite contracté le virus de la technologie. Il travaille pour Microsoft, y gère l’équipe «server» qui développe le MSN Messenger, avant de fonder sa propre entreprise, Jott Networks, qui emploie 25 personnes. Il l’a entre-temps vendue à la société Nuance. Fort d’un projet innovant dans la téléphonie mobile, il n’attend qu’une chose: créer une nouvelle start-up. «C’est facile ici. Tu as une bonne idée, tu crées la confiance. Les capital-risqueurs sont prêts à miser sur toi. C’est un état d’esprit», fait remarquer l’Indo-Américain qui «réfléchit tout le temps», mais qui refuse de travailler plus de dix heures par jour et le week-end. «Il y a une force d’innovation extraordinaire ici. La présence de Microsoft, d’Amazon, d’Adobe et de multiples PME favorise l’innovation et a permis à de nombreux talents d’éclore. J’aurais de la peine à retourner en Inde. Là-bas, les gens travaillent très dur, mais ils ne sont pas si créatifs dans le secteur technologique.»

Devenu Américain, Shree Madhavapeddi ne se sent pourtant ni 100% Américain, ni 100% Indien. Il incarne l’être globalisé de Seattle: «Je me vois mal changer de style de vie. J’adore faire de la voile sur le lac Washington, de la randonnée et du ski dans les montagnes voisines. J’ai un appartement qui donne sur l’eau.» L’écrivain britannique Jonathan Raban, qui voit Seattle comme une ville «libertarienne qui vote démocrate», juge difficile de décrypter sa ville d’adoption. «La vie sociale à Seattle est minimaliste. Chacun mène la vie qu’il entend, derrière ses quatre murs. Seattle est un terreau favorable à l’individualisme américain. Ce n’est que la nuit que Seattle devient une vraie ville.»

«Le soleil attire beaucoup de gens superficiels. La pluie maintient donc à distance ceux qu’on n’a pas envie de voir ici»