Analyse

Le second débat présidentiel français: une dure leçon d’égalité télévisuelle

D’une Marine Le Pen peu à l’aise à un Jean Lassalle loufoque, la joute qui a confronté les 11 candidats à l’élection présidentielle française laisse une désagréable impression de décousu

L’exercice a souvent viré à la cacophonie. L’égalité de temps de parole a pu paraître discutable, tant certains candidats à la présidentielle française sont apparus fantaisistes. Que penser de ce débat télévisé à 11, mardi soir, bien plus compliqué à suivre que la confrontation télévisuelle organisée le 20 mars sur TF1 entre les cinq principaux candidats? Le Temps tire les premières leçons.

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Présidentiel ou pas? Un précipice entre les candidats

On s’en doutait. On l’a vite compris. Sur le plateau de BFMTV, la plupart des «petits» candidats se sont très vite calés dans le rôle de contestataires en chef. Objectif principal: se faire connaître et montrer qu’ils sont, eux, l’émanation des vrais Français. Dans ce rôle, les plus convaincants, parce que les plus virulents, ont été les deux candidats d’extrême gauche Philippe Poutou et Nathalie Arthaud. Leurs interventions étaient bien sûr excessives et idéologiques. Mais leur insistance sur le fait que les ouvriers sont moins bien traités que les hommes politiques, et que tous les Français n’ont pas les mêmes droits, a fait mouche.

Dans un autre registre, François Asselineau et Nicolas Dupont-Aignan se sont efforcés de dire des vérités soi-disant cachées sur l’Union européenne, ou sur les dessous de la classe politique professionnelle. Deux candidats, en revanche, ont mal joué durant ce débat pour des raisons différentes. Jacques Cheminade, en multipliant les attaques contre le système financier, est apparu pour ce qu’il est: un complotiste invétéré. Le député basque Jean Lassalle, d’ordinaire très en verve avec son accent du Sud-Ouest, n’a pas formulé une seule proposition claire. Son meilleur moment, presque burlesque, aura été sa conclusion et son «J’ai besoin de vous» prononcé comme il l’aurait fait sur un stade de rugby.

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Alors? Au final, les cinq principaux candidats ont mérité leur statut. Emmanuel Macron, comme il l’avait fait sur TF1, a choisi de riposter dès qu’il le pouvait, centrant son tir sur Marine Le Pen. Jean-Luc Mélenchon, l’ex-révolutionnaire, a joué au «sage de la République». François Fillon, sur la défensive, a de nouveau tout ramené à la situation économico-financière de la France et s’est essayé à une longue tirade «Moi, président exemplaire», dont les sondages post-débat diront ou non l’impact.

Celle qui a paru le plus souvent mal à l’aise, en porte à faux, est Marine Le Pen, mise en cause par Benoît Hamon pour la longueur de son temps de parole. La candidate du Front national a expérimenté une difficulté: sur chacun de ses thèmes favoris ou presque, elle avait face à elle des candidats plus jusqu’au-boutistes. Exemple: François Asselineau qui réclame la sortie immédiate de l’Union européenne.

Difficile de voir dans ce débat le moindre élément qui pourrait bouleverser l’actuel ordre dans les sondages. En sachant que ceux-ci ne sont pas une photographie juste de l’opinion, mais des instantanés qu’il faut relativiser.

Crédible ou pas? La question qui fâche

La difficulté de ce débat aura été l’absence de toute vérification des faits. Résultat: les candidats se sont jetés à la figure des chiffres et des références qu’il n’a jamais été possible de vérifier. Un autre écueil a été l’extrême complexité de ce débat pour les deux journalistes, le plus souvent dépassées et contraintes de passer la parole à l’un et à l’autre sans cohérence. Par deux fois, Marine le Pen puis François Fillon ont reproché aux présentatrices de BFMTV de leur faire subir un interrogatoire. Ambiance pesante.


Les rôles ont au final été respectés:

François Fillon a édifié son rempart habituel. Il s’est présenté comme le seul présidentiable capable de gérer et de redresser la France. Il s’est muré dans le silence sur les «affaires», malgré sa vive interpellation par Philippe Poutou.

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Emmanuel Macron a bien esquivé les charges et a tenté de se montrer pédagogue. Sa difficulté est qu’il a besoin de temps pour expliquer ses positions. On l’a senti plus sûr de lui qu’au premier débat. Ses anticipations étaient meilleures. Il a pris Marine Le Pen pour principale cible. Courageux sur son appel à la transparence et sur sa défense des banques, vilipendées par la majorité des candidats.

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Marine Le Pen n’a pas pu être cette fois la contestataire en chef. Sa vulnérabilité est apparue sur les «affaires» et sur son refus de répondre aux convocations des juges. Morale de ce débat: moins les candidats sont policés à son égard, plus ils proviennent de la société civile, plus compliquée est sa posture. Son populisme se heurte au populisme de ses adversaires. Et cette fois, la cible de la présidente du FN était Fillon plus que Macron.

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Benoît Hamon a, une fois encore, peiné à exister dans le débat. Ses prises de parole ont souvent été judicieuses. Mais il ne parvient pas à incarner sa différence, à se hisser à la hauteur de ses concurrents. On le sent prisonnier de son rôle d’outsider.

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Jean-Luc Mélenchon s’est trouvé un nouveau personnage: celui de «sage de la République». Il a plusieurs fois plaidé pour un débat «tranquille», «paisible». La mue du révolutionnaire, devenu le vétéran du scrutin et désireux d’apparaître comme le candidat de gauche à qui l’on peut faire confiance, s’est confirmée ce soir. Avec une longue tirade sur la jeunesse qui ne doit pas être condamnée à payer la dette. Habile.

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Philippe Poutou a joué au marginal. En t-shirt, se retournant sans cesse vers ses proches assis derrière lui, l’ouvrier de chez Ford a cassé les codes. Ses bons moments ont été sa colère contre François Fillon au sujet des «affaires». Il a redit qu’il ne souhaite pas être élu président. Ouf!

François Asselineau a fait un calcul marketing: il veut que les Français se souviennent qu’il est le seul à demander un départ immédiat de la France de l’Union européenne. Tout était, pour lui, centré autour du Frexit. Il a cherché à apparaître comme un fin connaisseur des arcanes administratives.

Nicolas Dupont-Aignan a tenté d’exister comme un élu républicain différent, hors des grands partis. Une sorte de candidat du recours. A-t-il été audible? Pas sûr. Son principal bassin d’électeurs se recrutera de toute façon parmi les déçus de François Fillon.

Jean Lassalle a peut-être été le plus décevant de ce débat. Son côté bateleur ne lui a pas profité. Il est apparu sombre, pas toujours sympathique, trop provincial et loin des réalités nationales.

Nathalie Arthaud a joué la pythie ouvrière mais a raté le virage de la sympathie, remporté par son collègue d’extrême gauche Philippe Poutou.

Jacques Cheminade est toujours aussi difficile à suivre. Son credo est en fait la dramatisation à outrance, en flirtant avec le complotisme. Avouons-le, nous avons cessé de l’écouter après son affirmation sur l’existence de deux types de djihadistes: ceux du Pentagone et ceux de la CIA.


Les accrochages durant ce débat télévisé ont parfois mis à nu les caractères, permis de mieux cerner les personnalités et ramené les préoccupations de base des Français sur le plateau télévisé.

Trois remarques pour conclure

D’abord, l’importance donnée aux thèses de l’extrême gauche, anti-finance, anti-banques, anti-licenciements, anti-entreprises. Deux candidats représentent cette mouvance. On peut se demander si cela illustre vraiment les préoccupations des Français. Leur force a été de tenir un discours virulent. Leur faiblesse, de tout envisager à travers leur prisme idéologique.

Ensuite, le rôle central tenu par l’Europe dans ce débat. On sent que la question de l’intégration européenne, avec toutes ses conséquences, est au centre de cette élection qui oppose en réalité les partisans de la fermeture, et du rejet de l’UE, aux trois défenseurs d’une Europe encore possible telle qu’elle est: François Fillon, Emmanuel Macron et Benoît Hamon. Le recours accru à la démocratie directe, souhaité par la plupart des orateurs, a valu à la Suisse d’être à nouveau citée.

Conclusion enfin: les principaux candidats ont tout à perdre dans cet exercice, car ils peuvent être à tout moment bousculés et délégitimés. Pis: ils apparaissent face aux autres comme des professionnels de la politique. Ont-ils intérêt à accepter un troisième débat le 20 avril? Pas sûr. Car, dans ce type de joute cathodique, les programmes sont inaudibles. Et le pire, pour les favoris des sondages, peut toujours arriver.

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