«Avec ce qu’on a dépensé comme kérosène en tournant en rond, j’aurais pu remplir au moins dix fois la citerne de la maison.» Chef de section à la Protection civile belge, Joëlle Brouillard ironise. Dans l’Airbus A330 de la Défense nationale belge, elle trouve simplement le temps long. «Je suis là, comme les autres secouristes, pour sauver des vies. Pas pour perdre mon temps», lance l’une des deux seules femmes belges chargée de recherche et déblaiement.

Parti de Melsbroek mercredi vers 23 heures, l’avion des secours belges a vu les côtes de la capitale haïtienne jeudi, vers 13 heures. Il lui a cependant fallu tourner dans les airs deux heures durant avant de pouvoir atterrir. Pour cause d’encombrement de la piste unique. Quatre autres appareils humanitaires se faisaient soulager de leur cargaison.

Une fois sur le sol, l’Airbus ouvre ses entrailles. Un hôpital de campagne, une station d’épuration d’eau et des chiens renifleurs découvrent les 27 degrés de l’«hiver» haïtien. «Dans un premier temps, le chien va devoir s’adapter, explique un membre de la Protection civile, après il devrait pouvoir travailler durant des séquences de 15 minutes afin de retrouver des survivants sous les décombres.»

L a terre ferme touchée par les médecins, infirmiers, pompiers et autres secouristes, c’est la première réunion. Il faut se répartir les zones de recherches et ne pas disperser les forces. «Après le tremblement de terre de Bam en Iran, en 2001, c’est ma deuxième mission du genre, confie Xavier Jonckheere, pompier. Je suis spécialisé dans la recherche de corps humains avec les chiens. On dispose aussi de caméras particulières à ultrason. J’espère juste qu’on nous laissera travailler. Je comprends qu’on veuille nous protéger mais je veux sauver des vies »

Par ces mots, le pompier exprime une méfiance. Il sait que souvent dans de telles catastrophes, les autorités, par peur, peuvent avoir des gestes protectionnistes. Envers les sauveteurs mais aussi envers le matériel et leurs biens.

« Il n’est pas question de sortir seul, tonne Alain Sauval, conseiller de coopération et d’actions culturelles auprès de l’ambassade de France. Dans les rues, les gens recherchent leurs morts. Lorsqu’ils les retrouvent, ils les sortent des décombres et les abandonnent sur les trottoirs en les recouvrant d’un drap. Mais ils ont peur de les perdre. Ils commencent donc à faire des barrages dans les rues pour empêcher les gens de passer. Et la faim commence à les rendre agressifs. On ne se déplace plus qu’en convois. »

Crainte justifiée ou pas, le ton est donné. Et le conseiller de guider une partie de ses « visiteurs » vers la résidence de l’ambassadeur, une splendide construction historique blanche plantée sur les hauteurs de la ville. Elle ressemble désormais à une lasagne écrasée. Avec les différentes tranches enchevêtrées les unes sur les autres. Elle non plus n’a pas résisté aux secousses telluriques. Dans son vaste jardin, une espèce de camp de réfugiés français s’est installé. Avec ses petites tentes colorées et ses enfants qui gambadent en se croyant en vacances.

Mais entre l’aéroport et la villa, pas de camps de vacances. Plutôt une espèce de chaos total. Là un immense commerce moderne n’a pas résisté bien longtemps. Il est affalé de tout son long sur le bord de la chaussée. Ses dalles de béton faisant presque penser à une sculpture grise postmodernisme.

Un peu partout, les survivants frappent par leur dignité. Dans leurs tenues plus colorées les unes que les autres, il semble vouloir donner le change au malheur qui s’abat sur eux. Ils vaquent à leurs occupations. Là, une famille installe un petit campement dans son jardin. Un peu plus loin, des jeunes escaladent des gravats à la recherche d’un proche. Pour cette femme, il est trop tard. Allongée sur le bord de la route, elle n’a pas survécu à ses blessures. On l’a revêtue d’une couverture et abandonnée à même le trottoir. Sans la moindre compassion, les passants la contournent, l’ignorent et poursuivent leur chemin. Des victimes, chacun a les siennes.