Reyhanli, à un jet de pierre de la frontière avec la Syrie. D’ici, en tendant un peu l’oreille, on pourrait presque entendre les plaintes des milliers de Syriens qui se sont amassés contre les grillages du point de passage de Bal el-Hawa et, derrière eux, le fracas des bombes et des canons qui les ont fait fuir d’Alep et des villages des environs. Mais c’est un autre bruit, tout menu, qui résonne dans la pièce de ce petit bâtiment, niché dans une ruelle anonyme. Presque un murmure. «Un, deux, trois, quatre et…» Visiblement, Qamar a du mal à retrouver ce satané cinq. Dix fois, en comptant les plots disposés devant elle, elle jouera allègrement à saute-mouton et passera au suivant. «Un, deux, trois, quatre et… six?», répète-t-elle timidement. Un cours entier n’y suffira pas. A sept ans, la petite fille a pourtant l’âge où, d’ordinaire, on commence tranquillement à aborder la multiplication.

A son propos, les Nations unies parlent d’une «génération sacrifiée». Cinq ans de guerre: pratiquement une vie entière pour ces enfants syriens qui n’ont rien connu d’autre. Dans le petit centre de Reyhanli, Khaled Aljadouh s’occupe de cette génération-là. En tout, sept psychiatres et psychologues, qui ont du pain sur la planche. «Quelque 500 enfants sont passés par ici en deux ans. Nous en recevons une cinquantaine maintenant. Ils peuvent rester ici quelques semaines, 3 mois ou un an, c’est très variable.» La seule chose qui ne varie pas, c’est cette évidence: ils sont tous profondément traumatisés. Même s’ils comptent parmi les chanceux à être aujourd’hui du bon côté de la frontière, même s’ils sont désormais dans une sécurité relative, ils continuent d’être poursuivis par cette guerre qui ne les quitte pas, ni eux ni leurs proches.

Khaled Aljadouh résume, comme s’il fallait aller vite: «La plupart d’entre eux n’ont pas été du tout scolarisés. Ils ont souvent perdu leurs proches, ils ont vécu les bombes, le sang, la mort, l’exil…» Ici, les séquelles de certains handicaps de naissance ont été multipliées par mille à cause de la guerre. Là, les conditions de vie, les angoisses ou des blessures ont amené l’enfant à l’apathie, à la méfiance, au mutisme. Plus douloureux encore: cette génération d’enfants n’est pas la seule à colporter ses traumatismes. Les plus âgés s’y reflètent eux-mêmes. Les sauveurs crient aussi leur nécessité d’être sauvés.

En réalité Khaled Aljadouh s’occupe principalement d’enfants plus grands, des pré-adolescents de 12 à 14 ans, pour lesquels les contrecoups sont presque plus catastrophiques encore. «Ces jeunes n’ont aucun garde-fou social. Ils pensent que la société tout entière est exempte de valeurs. Ils n’ont confiance en personne, et pour cause: personne, jusqu’à ce qu’ils arrivent ici n’avait jamais réellement été capable de les soutenir ou de les prendre en charge. A leurs côtés, nous devons tout construire à partir de zéro.»

Pas loin de ce centre de soins, deux orphelinats ont été ouverts à Reyhanli. Ils accueillent actuellement quelque 110 enfants, qui ont réussi à traverser la frontière malgré la mort de leurs parents. Mais les structures d’accompagnement manquent, ici comme ailleurs. C’est vers Khaled Aljadouh et ses collègues qu’on les envoie, pour qu’ils puissent bénéficier de cette éducation spécialisée. Quand les jeunes acceptent de venir; quand ils ne fuguent pas; quand ils ne décident pas, sur un coup de tête, de partir tenter leur chance sur les routes en direction de l’Europe…

Le centre de Reyhanli est dirigé par l’Union des organisations de Secours et soins médicaux (UOSSM), une association formée par des médecins d’origine syrienne établis pour la plupart à l’étranger. Dans toutes les parties du pays qui échappent au contrôle du régime de Bachar el-Assad, ces médecins ont tissé un réseau qui distribue des soins et des médicaments. Ils ont bâti des cliniques mobiles et des hôpitaux, de plus en plus souvent construits sous-terre ou à même les montagnes, afin qu’ils échappent aux bombes qui les visent directement. Aujourd’hui, l’UOSSM emploie plus de 800 personnes, en Syrie même ou dans les pays voisins. Reconnu par l’ONU et les ONG internationales, c’est le seul filet qui permet de repêcher les centaines de milliers de malades et de blessés. «Mais il nous est apparu que ces soins médicaux de première urgence n’étaient pas suffisants. Les besoins en matière de santé mentale ou de soutien psychologique sont criants», relève Radwan El Khayat, un psychiatre établi en Grande-Bretagne qui gère désormais ces programmes.

Un peu partout, à l’intérieur de la Syrie «libérée», ce sont les mêmes méthodes: les dessins, bien sûr, qui permettent d’extérioriser les traumatismes; apprendre à lire l’heure, comme moyen, parmi d’autres, de structurer l’environnement; des jeux de rôle au sein de petits groupes dans les ateliers thérapeutiques. Mais aussi… savoir compter jusqu’à cinq.

Khaled Aljadouh, lui, ne compte pas les heures qu’il passe aux côtés de ces enfants, dont il n’est jamais acquis qu’ils continueront à être là bien longtemps. Et lui-même, d’où vient-il? Vertige: il ne faut que quelques secondes pour que se fissure la cuirasse du thérapeute. Alors qu’il était fonctionnaire au Ministère de l’Education à Damas, deux membres des moukhabarat (les services de renseignement) sont venus le chercher au bureau. Un peu plus d’un mois passé en prison, des mauvais traitements, et une certitude: «C’était un avertissement clair. Je devais fuir Damas ou alors la prochaine fois je ne sortirais pas vivant de la prison.» L’homme a beau réfléchir, le seul motif qu’il voit à cette arrestation tient au fait qu’il soit sunnite. «Je n’avais même pas participé à une quelconque manifestation…» La voix du thérapeute tremble, maintenant: à Idlib, sa ville natale, bientôt ravagée par la guerre, il s’engage comme aide-ambulancier. Jour après jour, les scènes dont il est le témoin en première ligne dépassent le pire qu’il pouvait imaginer. Il devra dire stop, et partir vers la Turquie.

Aujourd’hui, dans les dessins que les enfants gribouillent devant leur psychologue figurent souvent des ambulances, systématiquement visées par un déluge de bombes. «Oui, on pourrait dire que je poursuis aussi ma propre thérapie à travers les dessins des enfants», sourit Khaled Aljadouh. Le thérapeute s’applique à lui-même ce qu’il sait être bon pour les enfants. Il parvient à se distancier de ses propres anxiétés. «Tous autant que nous sommes, nous avons besoin de développer nos stratégies de résistance pour ne pas être engloutis par nos propres traumatismes», souffle-t-il. Mais les enfants qu’il traite, leurs dessins, leurs histoires finissent par le hanter et ne cessent de le ramener à ce qu’il fuit. «C’est notre réalité, qu’on le veuille ou non…» Impossible d’y échapper longtemps.

Si la Turquie se décide à ouvrir ses portes, des milliers d’autres enfants syriens passeront bientôt le petit portail du centre de Reyhanli. La stratégie des psychologues pour rester tout de même debout? Certaines collègues féminines ont trouvé refuge derrière un voile strict. Il ne laisse transparaître que les yeux. Mais ils en disent déjà beaucoup.

Merfat Ahmad est thérapeute, elle aussi. Dans le bureau d’à côté, elle accueille pour sa part des femmes syriennes déboussolées, déracinées, perdues. «Elles viennent me voir parce qu’elles disent souffrir de grande fatigue ou de dépression. En réalité, il suffit de quelques minutes pour comprendre qu’elles ont été victimes d’agressions sexuelles ou de graves violences domestiques.» On ne voit que les yeux de la thérapeute. Mais ils sont humides. «Je dirais que 90% des femmes qui sont ici ont subi de pareilles violences. Les hommes eux-mêmes sont victimes de tout ce qu’ils ont vécu. La guerre a accentué chez eux ces comportements vis-à-vis des femmes qui existaient déjà dans nos sociétés, surtout dans les zones rurales.» Hors de question pour ces femmes de quitter leur mari violent. Il s’agit, là aussi, de trouver des «stratégies» qui leur permettront de s’affirmer, de trouver une manière d’être qui changera la donne.

Et Merfat Ahmad, qu’a-t-elle à dire sur elle-même, derrière le voile qui la protège? Elle vient de Raqqa, aujourd’hui tenue par l’organisation de l’État islamique (Daech). Puis elle a fui, vers un village à l’est d’Alep, qui a été pris pour cible, jusqu’à disparaître pratiquement sous les bombes. «Je suis aussi une thérapie, avoue-t-elle. Mais j’essaie de mettre à profit ce que j’ai vécu pour aider les autres.»

Le centre de Reyhanli va fermer. Le petit Hassan attend avec ses copains qu’on le ramène à l’orphelinat. Il a trouvé une grosse vis dans la cour. En fait, c’est un missile. «Poum, poum, poum!» fait le missile en s’éclatant par terre. «Je vais le vendre, explique l’enfant en le ramassant. Et comme ça, je deviendrai riche.»