Le verdict de Moneyval, organisme du Conseil de l’Europe chargé d’évaluer les mesures de lutte contre le blanchiment des capitaux, est tombé: le Vatican a fait des progrès, mais ils sont insuffisants (lire encadré). Cette décision est susceptible d’entamer encore un peu plus la crédibilité de Tarcisio Bertone, le secrétaire d’Etat du Vatican, déjà passablement ternie ces derniers mois par les Vatileaks, des documents ultra-confidentiels transmis à la presse transalpine.

Tarcisio Bertone s’était opposé à l’introduction d’une mesure souhaitée par Ettore Gotti Tedeschi, le président de l’Institut des œuvres religieuses (IOR, la banque privée du Vatican), afin d’obtenir le satisfecit de Moneyval. Cette mesure permettait de renforcer la surveillance de l’IOR. Mais la direction de la banque, le secrétaire d’Etat et le Gouvernorat du Vatican craignaient que le petit Etat ne perde de sa souveraineté. La mesure a donc été balayée, et Ettore Gotti Tedeschi brutalement licencié. Or le rapport de Moneyval semble donner raison à ce dernier.

Un épisode qui s’ajoute à la liste des gaffes du secrétaire d’Etat, auquel Benoît XVI a cependant réitéré sa confiance dans une lettre rendue publique début juillet. La plupart des documents qui ont fait l’objet de fuites ces derniers mois soulignent pourtant son incompétence. Derrière les rideaux du Palais apostolique, les luttes d’influence en vue du prochain conclave ont sans doute déjà commencé. Les affrontements au sein de la Curie pèseront certainement sur son issue: sur les 120 cardinaux électeurs, ceux qui ont une expérience curiale sont au nombre de 44.

Au Vatican, les alliances se font et se défont en partie autour de la personnalité de Tarcisio Bertone. Certains cardinaux veulent sa peau. On lui reproche de ne pas être issu des milieux diplomatiques, comme le sont traditionnellement les secrétaires d’Etat. On lui attribue également plusieurs graves erreurs de communication, notamment la désastreuse affaire Williamson, du nom de l’évêque lefebvriste négationniste dont l’excommunication a été levée en 2009. Tarcisio Bertone ne songerait qu’à accroître son influence, en se rapprochant de ceux qui détiennent le pouvoir financier au Vatican.

Selon le vaticaniste Marco Politi, le secrétaire d’Etat peut compter sur le soutien de personnes clés dans la machine administrative et financière du Vatican, comme le cardinal Domenico Calcagno, président de l’Administration du patrimoine du Siège apostolique (APSA), qui est la banque centrale du Vatican. Les autorités de l’Institut pour les œuvres religieuses lui sont acquises. Parmi les fidèles du secrétaire d’Etat, on compte aussi le cardinal Giuseppe Versaldi, président de la Préfecture pour les affaires économiques, le cardinal Giuseppe Bertello, président du Gouvernorat de l’Etat de la Cité du Vatican, et le cardinal Francesco Coccopalmerio, président du Conseil pontifical pour les textes législatifs.

Les cardinaux hostiles à Tarcisio Bertone ne manquent pas. Le vaticaniste Bruno Bartoloni mentionne Angelo Sodano, l’ancien secrétaire d’Etat, Giovanni Battista Re, ancien préfet de la Congrégation pour les évêques, Leonardo Sandri, préfet de la Congrégation pour les Eglises orientales, Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, et Fernando Filoni, préfet de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples.

Le journaliste italien Gianluigi Nuzzi, auquel une taupe a confié de nombreux documents du Vatican publiés dans un livre*, cite plusieurs cardinaux influents parmi les adversaires du secrétaire d’Etat: Angelo Bagnasco, archevêque de Gênes et président de la Conférence épiscopale italienne (CEI), Camillo Ruini, ancien président de la CEI, Angelo Scola, archevêque de Milan, et l’Autrichien Christoph Schönborn, archevêque de Vienne. Selon les informations de Gianluigi Nuzzi, les quatre cardinaux auraient rendu visite à Benoît XVI en avril 2009 à Castelgandolfo, et plaidé en faveur d’un changement de secrétaire d’Etat. Toujours d’après le journaliste, le cardinal Paolo Sardi, patron de l’Ordre de Malte, a écrit directement au pape en février 2009 pour imputer la désorganisation de la Curie à Tarcisio Bertone.

L’affaire des Vatileaks et la perte de crédibilité qui s’ensuit pour le Vatican pourraient conduire au choix d’un cardinal non italien lors du prochain conclave. Les Italiens, qui représentent le quart du collège électoral, sont perçus comme davantage préoccupés par leurs ambitions personnelles que par le bien commun de l’Eglise. Parmi les papables qui paraissent se tenir au-dessus de la mêlée, le nom du cardinal canadien Marc Ouellet, 68 ans, préfet de la Congrégation pour les évêques, est souvent cité. Le cardinal João Braz de Aviz, 64 ans, préfet de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée, est aussi mentionné. Il vient de l’hémisphère Sud, la région où bat désormais le cœur du catholicisme, et du plus grand pays catholique du monde, le Brésil. La nécessité d’un pape non européen capable de comprendre les enjeux du XXIe siècle pour l’Eglise se fait toujours plus pressante. Mais, préoccupé par la déchristianisation de l’Europe, Benoît XVI a rééquilibré le Collège cardinalice en faveur de l’Occident, qui compte 67 cardinaux électeurs sur 120.

* «Sua Santità. Le carte segrete di Benedetto XVI», Chiare Lettere, 326 p.

L’affaire des Vatileaks pourrait conduire au choix d’un cardinal non italien lors du prochain conclave