ONU

Quand le secrétaire général du Conseil de sécurité sera un patron

Michael Møller, le directeur ad interim de l’ONU à Genève, évoque la réforme de la gouvernance de l’ONU. Il plaide pour une ouverture à la société civile et défend l’idée de candidats issus du secteur privé pour piloter le Conseil de sécurité

En quête d’un patron pour le monde

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La logique des Etats reste toutefois en vigueur. Dans un monde polarisé, la Suisse a ses chances

Faut-il parler d’un grand désordre? Le monde de 2015 paraît plus imprévisible que jamais, avec un recul de la puissance américaine, un G20 divisé et un Conseil de sécurité de l’ONU paralysé. La multiplication des crises dans un univers de plus en plus interconnecté pose la question d’une gouvernance mondiale. 70 ans après la création de l’ONU, elle reste à inventer.

La campagne pour la succession de Ban Ki-moon, qui partira en 2016, au poste de secrétaire général est lancée. Michael Møller, directeur général par intérim de l’ONU à Genève, évoque les grands enjeux des réformes à venir. Le Danois, qui ne cache pas son désir d’être confirmé à son poste genevois, où il est très apprécié, dessine le profil du futur secrétaire général: un Européen, pourquoi pas un Suisse? Pourquoi pas une femme ou une personnalité issue des milieux d’affaires?

Le Temps: Que devrait faire l’ONU pour améliorer la gouvernance mondiale?

Michael Møller: Commençons par rappeler ce qui est positif. Jamais la race humaine n’a été aussi bien dotée: on vit plus longtemps, on vit mieux, on mange mieux, on est mieux éduqué, on communique mieux, on a atteint un niveau de bien-être sans précédent, bien qu’inégal. Il y a moins de gens qui meurent dans des conflits, même si la perception est différente du fait de la couverture médiatique. Voilà ce que l’on a à perdre si l’on ne remet pas un peu d’ordre dans la façon dont le monde est gouverné. Le système créé il y a 70 ans n’est plus à la hauteur des défis d’aujourd’hui. Il y a une crise de leadership dans un monde de plus en plus intégré et connecté par les technologies nouvelles.

Pourquoi cette crise?

– Nous sommes entre deux chaises, entre un système périmé et de nouvelles structures de gouvernance à inventer. C’est une situation de transition et de vide. C’est d’autant plus difficile qu’émergent de nouveaux acteurs issus de la société civile. On est en train de quitter le système westphalien, géré par les Etats pour les Etats. Or les structures pour le faire ne sont pas encore en place. Il y a 7 milliards de téléphones sur la planète, la technologie permet à tout le monde d’émettre son opinion. Mais tout le monde n’est pas forcément bien formé, les systèmes d’éducation et les médias ne sont pas à la hauteur. Les Nations unies ont une expérience et un capital humain extraordinaires. Mais il y a un problème d’adaptation des structures aux nouvelles réalités. Le problème, ce ne sont pas les guerres, les crises, Ebola – tout cela, on peut le gérer. Non, le problème existentiel, ce sont les communautés qui prennent les choses en main selon leur désir et qui mettent de côté le droit international. On est en train de défaire la base du droit pour gérer la planète.

L’ONU reste une extraordinaire machine à créer de la norme…

– Oui, mais de plus en plus d’acteurs ne la respectent plus. Voyez ce qui s’est passé en Libye, en Ukraine, en Irak en 2003. Selon les normes, on aurait dû passer par le Conseil de sécurité et on se retrouve avec des actions unilatérales comme au Yémen en ce moment. C’est la même chose à l’intérieur des pays aux structures étatiques faibles: des groupes extrémistes, religieux, criminels, prennent le droit en main. Chacun agit à sa guise. On parle là des mesures de paix et de sécurité. Mais l’ONU, c’est bien plus que cela. L’impression que l’ONU ne marche pas est surtout due au fait que le Conseil de sécurité ne fait pas son travail.

On est resté figé dans la logique des vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale. Pourquoi n’arrive-t-on pas à la réformer?

– Demander à ces Etats en posture de défense de renoncer à leur pouvoir est contre-intuitif. Cela fait 25 ans qu’on essaie de réformer le Conseil de sécurité. Les propositions actuelles ne sont pas de vraies réformes, elles sont à l’image de ce qui existe déjà. Ajouter six ou sept membres à un système qui ne fonctionne pas, cela ne va pas le rendre plus efficace, ni plus légitime aux yeux de la plupart des gens dans le monde.

Que faire alors?

– Dans un monde devenu beaucoup plus complexe, le Conseil de sécurité devrait prendre en considération une palette plus large de facteurs, économiques, sociaux et culturels, et tenir compte des voix non étatiques. C’est un changement de gouvernance.

Dans un système d’Etats-nations, quelle est la légitimité d’acteurs non étatiques?

– C’est le débat en cours. Cela a commencé avec les partenariats public-privé. Il y a des coalitions d’acteurs étatiques et non étatiques pour l’éducation des filles, la santé, la vaccination, des thématiques ciblées où les résultats sont frappants. On essaie d’en tirer les meilleures leçons. Les parlements seront appelés à jouer un rôle de passerelle beaucoup plus important.

La Chine, principal challenger des Etats-Unis, n’est pas empressée de s’ouvrir à la société civile…

– Elle le fait dans certains secteurs, comme l’environnement. Elle cherche sa place dans le système international sans forcément aspirer à remplacer les Etats-Unis et devenir le prochain gendarme du monde. Il ne faut pas regarder le monde en devenir avec des lunettes du passé. L’Occident vit sur le principe du droit individuel qui l’emporte sur celui de la communauté. C’est l’inverse en Asie. Je suis convaincu que pour la survie de la planète, il va falloir pencher beaucoup plus vers le modèle asiatique. On a tellement malmené notre planète que si l’on veut survivre en tant que race, il va falloir réorganiser la manière dont on interagit et dont on vit entre communautés.

Récemment, vous avez déclaré que le secrétaire général pourrait être issu du privé. Est-ce sérieux?

– Je ne vois aucune raison pour laquelle le cercle des personnalités destinées à ce poste devrait se restreindre à des politiciens ou des diplomates. Les chefs de grandes entreprises ont autant sinon davantage d’expérience internationale et bien plus d’expérience administrative et de gestion que beaucoup des candidats de ces dernières décennies.

Sur quelle base serait-il élu?

– Depuis quelques semaines, à l’Assemblée générale, se dessine la volonté de changer le système de désignation actuel, en conclave. Une résolution devrait être passée pour demander au minimum trois candidats qui seront auditionnés par l’Assemblée. Une autre initiative sur Internet demande plus de démocratie dans le processus de sélection du secrétaire général. Tout cela est en ébullition. Oui, un jour, le secrétaire général de l’ONU pourrait être élu d’une autre manière. L’ONU devrait être un pont entre le vieux système et celui à venir. Mais il faut de la stabilité pour assurer cette transition.

Etes-vous candidat pour succéder à Ban Ki-moon?

– Non. L’Europe de l’Est réclame son tour. C’est légitime, elle n’a jamais eu ce poste. Cela me paraît toutefois difficile vu les relations avec la Russie. On parle ensuite d’une femme. D’accord, mais il faut que ce soit la meilleure personne. Les Latino-Américains disent que c’est leur tour. Je ne pense pas que l’Europe, en particulier les deux pays détenteurs du droit de veto au Conseil de sécurité, va céder sur la rotation géographique – une règle non écrite qui remonte aux années 1980. Ils ne sont pas prêts à adopter une règle méritocratique. Donc ce sera un Européen.

Quelle serait votre candidate idéale?

– Dans ces moments difficiles, Mme Merkel. Mais cela m’étonnerait qu’elle soit prête à le faire… Je crois qu’on va arriver au final avec un petit pays européen, le Portugal, l’Irlande, le Danemark, ou peut-être la Suisse. La polarisation est telle qu’il va falloir se tourner vers un pays du compromis. Il n’y a pas de pays plus dans le compromis que la Suisse.

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