Passer ses journées sur les bancs d'une salle d'étude à suivre des cours magistraux et plancher sur ses examens est le lot commun des étudiants du monde entier, mais pour ceux de Birmanie de tels événements sont exceptionnels. Pour la première fois depuis la (dernière) fermeture des campus pour cause de manifestations fin 1996, les étudiants birmans passent leurs examens sous la surveillance étroite des «MI» (Military Intelligence), les agents du service de renseignement militaire, chargés de s'assurer que la session qui dure jusqu'à fin août ne dégénère pas en forum de contestation contre la junte au pouvoir. La crainte de la dictature est telle qu'elle a fermé les écoles secondaires pendant un mois pour y organiser les examens plutôt que de les tenir dans l'enceinte des campus. «Ils ont tellement peur de perdre le contrôle», confie un prêtre birman.

Cette méfiance des généraux vis-à-vis de la jeunesse birmane a un impact désastreux sur la situation de l'éducation dans le pays. Depuis la grande révolte pro-démocratique de l'été 1988, les universités n'ont pas été ouvertes plus d'une année en tout. «J'ai tellement honte quand un étranger m'interroge sur mes études, car je ne connais presque rien de ma spécialité», avoue Myriam, 23 ans, une étudiante en psychologie. Ceux qui passent maintenant leurs examens n'ont eu droit qu'à une session de dix jours de cours pendant laquelle ils étaient censés ingurgiter le programme de l'ensemble de l'année. «Ils nous donnent tellement de livres. Comment pourrais-je faire pour tout retenir?» s'interroge Myriam.

Les étudiants ne prennent toutefois pas ces épreuves très au sérieux. Ils sont parfaitement détendus car ils savent déjà que l'énorme majorité d'entre eux seront admis. «Les enseignants ont reçu pour consigne de tolérer les tricheries», indique un observateur birman. Dans le cas où une telle bienveillance ne suffirait pas, des prospectus avec les réponses sont ouvertement distribués aux candidats à l'entrée des salles d'examen. L'objectif de la junte n'est pas l'excellence académique, mais tout simplement «d'écouler» les quelque 300 000 étudiants qui n'ont pas pu passer leurs examens depuis 1996 afin de pouvoir accueillir les nouvelles promotions. Pour la junte, cette masse d'étudiants oisifs est dangereuse: beaucoup se politisent et certains rejoignent la frontière thaïlandaise où se trouve l'ABSDF (All Burma Student Democratic Front), le mouvement des étudiants opposés à la dictature. Une atmosphère volatile encore illustrée lundi par une manifestation surprise d'environ 200 étudiants au carrefour Hledan, près de l'université de Rangoon.

La faillite de l'Etat en matière d'enseignement est loin d'être limitée aux universités. Dans un pays où la part de l'éducation ne représente que 14,5% dans le budget (contre 41,9% pour la défense), la grande majorité des écoles primaires sont prises en charge par les communautés villageoises, qui les construisent, les entretiennent et subventionnent les instituteurs dont le salaire nominal est de 900 kyats par mois (3 fr. 80). «Il est impossible pour les enseignants de travailler à l'école à plein temps. Ils doivent aller aux champs», indique un représentant des Nations Unies à Rangoon. Les trois quarts des écoles n'ont pas de mobilier. Les seuls établissements rénovés par le gouvernement sont ceux qui doivent être visités par un dignitaire de la junte. Sur le total des enfants qui vont à l'école, seuls 21% arrivent au bout des cinq années du primaire. «Nous faisons de notre mieux pour limiter les dégâts», indique le représentant des Nations Unies avant de se plaindre de l'impossibilité de «concevoir un enseignement axé sur le développement de l'enfant dans un tel contexte de restrictions, d'absence de liberté de pensée et de liberté d'expression».

Les conséquences pour l'avenir du pays sont inquiétantes. La junte a clairement sacrifié plusieurs générations de jeunes Birmans par souci de sécurité. Les parents se disent résignés au fait que, pendant une certaine période, les diplômes de leurs enfants n'auront aucune valeur. «Dans le passé, nos docteurs, nos ingénieurs étaient reconnus et appréciés par la communauté internationale, maintenant ils doivent repasser des examens s'ils veulent poursuivre leurs études à l'étranger», se lamente un père de famille. Si le développement économique – pour l'instant au point mort – reprend, un sérieux problème de ressources humaines se posera pour les firmes étrangères désireuses d'engager du personnel local. «La seule solution sera de recruter des jeunes Birmans sans expérience, de les envoyer deux ans en formation à Singapour et de les remplacer pendant l'intervalle par des expatriés. Ce qui sera très coûteux», estime un banquier basé à Rangoon.

Pour autant, les généraux au pouvoir ne s'inquiètent pas: tous leurs enfants étudient aux Etats-Unis, en Australie ou à Singapour. Des nouvelles élites qui ne seront probablement pas les bienvenues dans la Birmanie de demain.