L'histoire militaire regorge d'exemples d'armées légères venant à bout de cohortes lourdement cuirassées, parfois supérieures en nombre. Qu'on pense aux montagnards suisses écrasant la chevalerie habsbourgeoise à Morgarten, ou à l'infanterie romaine dispersant les éléphants d'Hannibal à coups de javelots et de clairons... Cette métaphore convient bien à Ségolène Royal, engagée dans une lutte à mort contre les «éléphants» pour obtenir l'investiture socialiste à l'élection présidentielle française de 2007.

Souvenons-nous: au début de l'année, Ségolène Royal paraissait désarmée. Elle n'avait ni garde rapprochée au sein du parti ni réseau patiemment cultivé à coups de services rendus et de tournées en province.

Aujourd'hui, face à des adversaires qui se battent à l'ancienne, en tentant de contrôler l'appareil socialiste ou en publiant de gros livres, Ségolène Royal use d'armes non conventionnelles: son site internet (http://www.desirsdavenir.org), où elle ébauche sa doctrine en utilisant les contributions des internautes; la curiosité des médias, qui suivent avec avidité ses déplacements; la sympathie de l'opinion, de plus en plus favorable à mesure qu'elle durcit la confrontation avec ses rivaux masculins. Au lieu de conquérir le parti de l'intérieur, elle tente de le prendre d'assaut de l'extérieur.

Pour l'instant, cette tactique paie. Selon un sondage publié mardi par Libération, 68% des sympathisants socialistes jugent qu'elle serait la meilleure candidate de son parti pour 2007, alors que ses adversaires n'obtiennent guère plus de 20%. Ses déclarations tranchées sur l'insécurité et les 35 heures ont largement éclipsé la préparation du programme socialiste.

Face à ces succès, les caciques de son parti réagissent. Un lieutenant de Lionel Jospin, l'ancien ministre de l'Education Claude Allègre a lancé mardi une attaque d'une violence rare dans Le Parisien: il y dénonce «un talent immense d'autopromotion», affirmant que Ségolène Royal arrive toujours en retard à ses rendez-vous pour être «filmée seule par les télés», et raille son incompétence lorsqu'elle était au gouvernement: «Elle n'a pratiquement rien fait si ce n'est créer inutilement beaucoup de postes.»

Plus largement, les analystes estiment que trois grands obstacles peuvent encore faire trébucher Ségolène Royal avant l'automne, lorsque les militants socialistes éliront leur candidat à la présidentielle de 2007:

La riposte des éléphants

Effrayés par les succès de leur rivale, les poids lourds du parti pourraient se regrouper au sein d'une large alliance anti-Ségolène. Mais la plupart des observateurs doutent que les «éléphants» s'entendent assez entre eux pour créer une telle coalition, qui pourrait en outre renforcer la popularité de la candidate.

Le rejet des militants

Les socialistes orthodoxes pourraient se détourner de Ségolène Royal en raison de ses positions jugées trop «droitières». Mais beaucoup d'experts pensent que les militants éliront d'abord une personne capable de gagner en 2007.

La lassitude de l'opinion

L'effondrement d'un candidat donné favori au début de la campagne présidentielle est un classique de la vie politique française. C'est ce qui était arrivé à l'ancien premier ministre Edouard Balladur en 1995. Et c'est peut-être le danger le plus grand pour Ségolène Royal: que sa nouveauté se fane à force de surexposition médiatique. «Son succès est dû au fait qu'on l'avait très peu vue sur la photo, estime Jacques Capdevielle du Centre d'études de la vie politique française (Cevipof). Elle risque un phénomène d'usure, parce qu'on va [la] voir beaucoup ces prochains mois.»